Entretien avec l'auteur de la novella, Lionel Davoust
L’éditeur : Quelle est la genèse de ce texte ? Quel en a été le point de départ ? Quelle a été la première idée à te venir ?
Lionel Davoust : Comme pour un certain nombre de mes textes plus courts, l’art est né de la contrainte. J’avais été invité par Stéphanie Nicot à participer à la toute première anthologie du festival Imaginales, intitulée Rois et Capitaines. Les capitaines ont formé le point de départ – j’ai un lien particulier avec la mer, j’ai toujours aimé l’aventure maritime ; et puis comme souvent, je me suis demandé comment prendre le thème à contre-pied. C’est là que l’idée de la glace est venue, et le reste a suivi.
L’éditeur : En quoi a consisté ton travail de recherche ou de documentation ? Sur quel(s) sujet(s) / thème(s) as-tu travaillé en particulier ?
Lionel Davoust : J’ai été biologiste marin dans une vie antérieure, et je pars encore en volontariat écologique en mer quand j’en ai l’occasion (c’est-à-dire de moins en moins…), donc je partais d’une relative base personnelle (relative parce que je n’ai encore jamais essuyé de feu sur un navire à voiles, la Providence merci). J’avais aussi pas mal de doc sur l’âge d’or de la marine à voile. Mais je me rappelle notamment avoir dû creuser en détail le processus de charge et de tir des canons pour la scène correspondante, puisqu’on entre pas mal en détail dans le processus avec les marins, et que ça n’est pas aussi simple que d’appuyer sur le bouton d’un lance-missiles… D’ailleurs, un détail amusant – les scènes hollywoodiennes où l’on voit au cinéma deux bâtiments se croiser à quelques dizaines de mètres d’écart pour échanger des bordées, c’est très impressionnant visuellement, amis aussi relativement loin de la réalité. La portée réelle d’un vrai canon est largement supérieure, et ce genre de passe d’armes avait lieu assez tard dans un engagement – si elle avait lieu tout court ; on s’était souvent ratissé avant d’en arriver là. C’est pour cela que, avec cette contrainte en tête, j’ai placé dans l’histoire des conditions imposant aux marins l’usage des caronades au lieu des batteries habituelles. Ce sont des armes de moindre portée, moins dévastatrices, nécessitant que les bâtiments s’approchent davantage, afin de retrouver ces sensations hollywoodiennes de la bataille à grand spectacle.
L’éditeur : Combien de temps t’a-t-il fallu pour écrire ce texte ? As-tu suivi une méthode spécifique ? Avais-tu un plan précis en tête, ou suivais-tu ton imagination à mesure que l’histoire avançait ?
Lionel Davoust : En fait, cette histoire a eu deux vies distinctes : d’abord la novella d’origine, qui a connu plusieurs publications, puis cette version-là, avec le « contrechant » du journal de bord d’une expédition distincte, qui était une demande des éditions 1115. Je travaille toujours avec un plan plus ou moins détaillé, j’ai besoin de savoir où je vais pour donner du sens à un récit ; c’était le cas pour la novella d’origine. Pour le contrechant, c’était une expérience plutôt amusante de revisiter cette histoire dix ans plus tard environ et de voir comment établir une conversation entre l’auteur que j’étais autrefois et celui que je suis devenu par la suite. J’avais à cœur que le type plus âgé d’aujourd’hui n’écrase pas l’auteur de l’idée d’origine avec son expérience nécessairement supérieure, mais au contraire soutienne la novella et l’étende sans l’étouffer.
L’éditeur : Parle-nous un peu des héros de cette histoire. Comment sont-ils nés ? Et ton regard sur eux a-t-il changé au fil de l’écriture, au-delà de ce que tu avais prévu ?
Lionel Davoust : J’aime beaucoup les dynamiques à trois personnages – tellement, d’ailleurs, que je me surveille à ne pas en coller partout… Avec deux personnages, on a une relation unique ; en ajouter un troisième triple les possibilités et les rapports humains deux à deux, en plus d’ajouter une dynamique de groupe. Trois personnes avec des caractères forts ont toujours un truc à se dire et c’est très amusant à écrire (en plus d’être un outil de narration commode). Avec le recul des ans, je me suis aperçu que les trois marins évoquent de très loin et de façon purement caricaturale une dynamique amicale que j’avais avec deux copains à l’écriture du texte. La fouine, le narrateur et le beau rôle dans l’histoire, c’est évidemment celui dont le nom de famille a quelques lettres en commun avec le mien. Il faut bien que le métier d’auteur vienne avec quelques bénéfices, heh.
L’éditeur : As-tu eu des surprises lors de la rédaction de ce texte ? Des idées qui ont surgi lors de la phase d’exécution, et auxquelles tu ne t’attendais pas du tout lorsque tu en as commencé l’écriture ?
Lionel Davoust : La fin, globalement. Alors que j’ai le plus souvent une idée très précise de mon dénouement quand je me lance dans l’écriture d’une histoire, celui-là était beaucoup plus flou dans ma tête que je ne m’en étais aperçu au moment de la construction. Je ne sais plus du tout où j’avais prévu d’arriver à l’origine, mais la fin de L’Impassible armada n’est pas celle que j’avais envisagée à la base ; elle m’est tombé dessus en cours d’écriture. Et souvent, quand quelque chose te tombe dessus en cours d’écriture, il faut y obéir.
L’éditeur : Quel message cherchais-tu à faire passer à travers cette histoire ? Quel est le propos sous-jacent de ton œuvre ?
Lionel Davoust : Dans L’Impassible armada, il y a une grosse dose de philosophie de l’absurde, mais j’espérais avant tout amuser et/ou glacer (à moins que ce ne soit la même chose dans le cas précédent) avec une idée contradictoire : un roman d’aventure maritime qui ne bouge pas. Et, du coup, payer quelques hommages au surréalisme façon Boris Vian qui a bercé mon adolescence.


