Dans les coulisses - "Mange-mémoire"

Entretien avec l'autrice à propos de sa novella et son travail d'écriture.

L’éditeur : Quelle est la genèse de ce texte ? Quel en a été le point de départ ? Quelle a été la première idée à te venir ?

Lucile Poulain : Tout est parti d’une illustration de l’artiste canadienne Serena Malyon montrant un personnage dont la tête, les épaules, et le torse sont couverts de petites maisons. Cette Å“uvre m’a beaucoup marquée et a fait jaillir l’idée d’un univers où l’humanité vivrait sur des géants.

À peu près à la même époque, j’ai entendu parler de la damnatio memoriae dans un épisode du podcast Passion Antiquité. Il s’agit d’une pratique de la Rome antique consistant à effacer le nom d’une personnalité jugée néfaste des archives et des monuments, afin de le rayer de la mémoire collective. Je me suis demandé à quoi ressemblerait un monde où cette condamnation ne serait pas uniquement symbolique et institutionnelle, mais où les condamnés seraient réellement effacés de la mémoire du monde.

L’univers de Mange-Mémoire est né de la rencontre de ces deux idées. Il a mûri en moi, puis un appel à textes consacré au thème de la mémoire m’a poussé à imaginer le récit développé dans la novella.

L’éditeur : Quelles ont été tes principales sources d’inspiration ? Dans quel état d’esprit as-tu imaginé cette histoire ? Dans quel contexte ?

Lucile Poulain : La novella de Ken Kiu, L’homme qui mit fin à l’histoire (Le Bélial, Une heure lumière) m’a beaucoup marquée. Dans ce texte, des scientifiques inventent une machine à explorer le passé. Leur invention soulève de nombreuses questions dans la façon d’étudier l’histoire. Le récit aborde notamment deux principes qui se répondent : le devoir de mémoire et le droit à l’oubli. Ces deux éléments ont beaucoup influencé l’écriture de Mange-Mémoire.

Écrire sur la mémoire et l’oubli m’a amené à songer à mes propres souvenirs, ainsi qu’au vécu que j’ai oublié et dont je ne connais le détail que parce que ma famille m’en a parlé. Le rapport à la mémoire est quelque chose de très intime, mouvant, surprenant parfois. Il m’est plus d’une fois arrivé de me demander pourquoi je me rappelais de tel détail complètement anecdotique. Et à côté de la mémoire qui se forme en nous, il y a les souvenirs de nous-mêmes que nous laissons dans la mémoire des autres. C’est un terreau fertile pour l’imagination.

L’éditeur : En quoi a consisté ton travail de recherche ou de documentation ? Sur quel(s) sujet(s) / thème(s) as-tu travaillé en particulier ?

Lucile Poulain : J’ai voulu dépeindre un univers qui ne soit calqué sur aucune époque ou civilisation existante. Je n’ai donc pas eu de recherches particulières à faire pour creuser le décor et le contexte. En revanche, j’ai souhaité donner à la dimension scientifique du texte une sensation de réel. Je me suis documentée sur les processus de fossilisation pour décrire celui des mémoires, et j’ai également mené des recherches sur les cristaux, notamment sur la façon de les caractériser et les termes utilisés pour les décrire, afin d’alimenter les études de Grenadine.

L’éditeur : Combien de temps t’a-t-il fallu pour écrire ce texte ? As-tu suivi une méthode spécifique ? Avais-tu un plan précis en tête, ou suivais-tu ton imagination à mesure que l’histoire avançait ?

Lucile Poulain : L’écriture du texte s’est faite en deux fois : j’ai tout d’abord travaillé sur une nouvelle pour répondre à un appel à textes, puis, cette nouvelle ayant été refusée, je l’ai transformée en novella pour la soumettre aux éditions 1115, ce qui m’a permis d’étoffer l’univers et de laisser plus de temps à l’intrigue pour se déployer.

J’ai besoin d’avoir une idée de l’horizon à atteindre pour me lancer dans un récit, j’avais donc les grandes lignes de la fin en tête quand j’ai commencé à écrire ce texte. En revanche, je n’ai pas dressé de plan précis de l’intrigue. On dit souvent qu’il y a les auteurs architectes qui construisent leurs histoires avant de passer à l’écriture, et les auteurs jardiniers qui se lancent sans aucune structure. Je suis plutôt une architecte paysagiste. Je dessine un cadre général, puis je sème à l’intérieur les graines de mon récit, et je découvre la façon dont elles germent et grandissent au fur et à mesure de l’écriture.

L’éditeur : Parle-nous un peu des héros de cette histoire. Comment sont-ils nés ? Et ton regard sur eux a-t-il changé au fil de l’écriture, au-delà de ce que tu avais prévu ?

Lucile Poulain : L’idée de suivre le parcours d’un bourreau appliquant la sentence de l’oubli m’est venue très rapidement, tant je trouvais ce type de personnage intéressant à suivre. Ce bourreau est spontanément devenu une bourrelle d’une cinquantaine d’années. J’aime écrire des femmes de cet âge, peut-être parce qu’on en trouve assez peu en littérature. Je ne la voulais ni résignée, ni révoltée, juste quelqu’un traçant sa vie dans un univers qui lui assigne une place difficile à tenir.

J’ai créé Grenadine en fonction de Caravelle, à la fois pour qu’il se dessine en contraste par rapport à elle, mais aussi pour qu’ils se rejoignent sur certains éléments de leur personnalité, et que leur amitié naisse naturellement au fil de leur relation. Sans doute parce qu’il s’est construit dans un second temps, j’avais au début plus de mal à cerner Grenadine. Ça a été stimulant de la voir prendre vie petit à petit, et dévoiler ses secrets.

L’éditeur : As-tu eu des surprises lors de la rédaction de ce texte ? Des idées qui ont surgi lors de la phase d’exécution, et auxquelles tu ne t’attendais pas du tout lorsque tu en as commencé l’écriture ?

Lucile Poulain : J’avais beau porter l’univers en moi depuis deux-trois ans, une grande partie du background s’est révélé au fil du récit, à commencer par le fait que les Mange-Mémoire sont eux-mêmes d’anciens condamnés à l’oubli. Le passé de Caravelle s’est donc précisé au fur et à mesure que j’avançais dans l’intrigue, et Grenadine s’y est invité sans que je l’aie vraiment anticipé. C’était une belle surprise, qui a donné un point de départ à leur amitié, et un côté très personnel à la démarche de Grenadine.

L’éditeur : Quel message cherchais-tu à faire passer à travers cette histoire ? Quel est le propos sous-jacent de ton Å“uvre ?

Lucile Poulain : Plus qu’un message, je voulais faire passer une réflexion sur la façon dont la mémoire et l’oubli nous façonnent, à la fois en tant qu’individu, mais aussi en tant que société.

Je voulais également aborder un univers qui soit globalement positif, même s’il comporte aussi sa part d’ombre : un monde sans guerre, sans querelle de territoire, dans lequel deux espèces très différentes (les humains et les géants) cohabitent pacifiquement, malgré leur incapacité à communiquer.

Travaillant en bibliothèque universitaire, cela m’amusait aussi d’écrire un monde dans lequel savants et chercheurs sont respectés, et représentent l’élite de la société.

L’éditeur : Pourrais-tu partager quelques références (livres, documents, personnalités, musiques, films, sites ou pages internet, etc.) en lien direct avec ce texte, afin que nos Voyageurs Littéraires puissent pousser plus avant leurs recherches et découvrir certaines facettes cachées de ton histoire ?

Lucile Poulain : Ce texte doit beaucoup au travail d’illustrateurs.

J’ai déjà cité Serena Malyon, à l’origine de la création de l’univers par deux de ses Å“uvres qui m’ont beaucoup marquée : https://www.serenamalyon.com/?pgid=l0y8nw6k-2f2bb532-852d-4df5-90d9-fcef1d2f5499 et https://www.serenamalyon.com/?pgid=l0y8nw6k-fd085c31-c9c3-4418-8754-c6df9c89ef80

L’artiste québécois Grégory Fromenteau a également alimenté mon imaginaire avec ses Å“uvres d’animaux géants : https://www.artstation.com/greg-f/albums/2735526

L’ambiance un peu étrange, onirique de l’univers m’a, elle, été inspirée par les créations de l’artiste nantais Olivier Menanteau : https://xn--mn-fkaa.fr/personnal-garden, https://xn--mn-fkaa.fr/ink-muses, https://xn--mn-fkaa.fr/inktober-2016.

Côté lecture, outre le texte de Ken Liu évoqué plus haut, le manga en quatre tomes, Emanon, offre un beau récit intimiste et mélancolique sur une jeune femme portant en elle une mémoire vieille de plus de trois milliards d’années, qui remonte à l’apparition de la vie sur Terre.

Enfin, pour toute personne qui passerait à Paris, je ne peux que recommander la visite de la galerie de géologie et de minéralogie du Museum national d’histoire naturelle, ainsi que celle du musée des minéraux de Sorbonne Université, deux lieux à visiter pour explorer les merveilles créées dans les entrailles de la Terre. L’ouvrage Trésors de la Terre en donne un bon aperçu : https://editions.grandpalaisrmn.fr/fr/editions/GB398078

Dans les coulisses - "Un Orage sur Saturne"

Entretien avec l'auteur, Pierre Cuvelier, à propos de l'écriture de sa novella.

L’éditeur : Quelle est la genèse de ce texte ? Quel en a été le point de départ ? Quelle a été la première idée à te venir ?

Pierre Cuvelier : Tout a commencé avec l’idée du personnage d’Anthélie Vernet, qui est au cÅ“ur du récit (et qui figurait d’ailleurs dans le titre de travail du manuscrit) : une artiste-peintre qui voyage dans l’espace pour peindre des paysages montrant d’autres planètes. Ce personnage allait de pair avec une sorte d’anachronisme, la vision d’une peintre utilisant des pinceaux, une palette et un chevalet au beau milieu d’un genre littéraire qui met habituellement en vedette des technologies sophistiquées.

L’éditeur : Quelles ont été tes principales sources d’inspiration ? Dans quel état d’esprit as-tu imaginé cette histoire ? Dans quel contexte ?

Pierre Cuvelier : Parmi les premières notes que j’ai prises au brouillon figure la phrase : « Un côté Wang-Fô fusionné avec Vigée-Lebrun, dans l’espace Â». Mais j’ai tout de suite mis de côté l’aspect fantastique de la nouvelle de Marguerite Yourcenar, pour ne garder que l’idée d’un artiste errant et doué d’un génie manifeste. Comme j’ai fait des études de Lettres classiques, mes premières références ont été antiques : au départ, Anthélie avait un côté Archimède et elle était censée se faire tuer par un soldat à la fin pendant qu’elle était occupée à peindre, mais j’ai laissé tomber cette idée par la suite. J’ai aussi pensé aux Vies parallèles de Plutarque, pour sa propension à donner une idée de la personnalité de quelqu’un en passant par des anecdotes et des phrases marquantes. C’est bien utile pour le format restreint qu’est la novella. L’idée m’exaltait, mais d’un autre côté, c’était la première fois que je m’aventurais autant du côté de la « hard SF Â», avec un univers d’anticipation sérieuse et réaliste qu’il fallait que je décrive de façon crédible.

L’éditeur : En quoi a consisté ton travail de recherche ou de documentation ? Sur quel(s) sujet(s) / thème(s) as-tu travaillé en particulier ?

Pierre Cuvelier : Le plus gros de mon travail de documentation a porté sur ce qu’on sait des autres planètes du système solaire, afin de décrire les paysages peints par Anthélie. Une difficulté particulière a consisté à tenter de respecter les couleurs réelles. Or, beaucoup de clichés diffusés par la NASA ou le CERN montrent des couleurs différentes, conçues pour faire ressortir tel ou tel contraste dans l’atmosphère ou la composition des roches, afin que le résultat soit facilement utilisable à des fins de recherche. J’ai aussi rassemblé des informations sur les voyages spatiaux, les conditions de vie possibles des spationautes, et tout particulièrement des durées de voyage vraisemblables d’une planète à l’autre. Enfin, même si personne n’a jamais peint comme Anthélie Vernet, j’ai appris avec grand plaisir que des spationautes avaient déjà peint en impesanteur, comme l’Américaine Nicole Stott, que je cite dans la novella. Avant elle, il y avait eu un dessin fait en impesanteur par le Soviétique Alexeï Leonov (qui a aussi peint des tableaux, mais une fois de retour sur Terre).

L’éditeur : Combien de temps t’a-t-il fallu pour écrire ce texte ? As-tu suivi une méthode spécifique ? Avais-tu un plan précis en tête, ou suivais-tu ton imagination à mesure que l’histoire avançait ?

Pierre Cuvelier : J’ai noté les premières idées début janvier 2021. J’y ai travaillé de manière assez intensive, sur la documentation et le plan, pendant environ un mois et demi. J’ai écrit le premier jet entre la mi-février et le mois d’avril, en effectuant finalement pas mal de recherches supplémentaires au fur et à mesure, car beaucoup de questions surgissaient au fil des étapes. Comme je l’ai dit, j’avais rédigé d’abord un plan, que j’ai tout de même beaucoup modifié au fur et à mesure, en particulier pour le dernier tiers. Par exemple, au départ, le narrateur devait aller jusqu’à Pluton et Charon, mais les étapes seraient devenues trop répétitives et donc redondantes. J’ai fait un premier tour de corrections en avril-mai 2022, à partir des retours de deux bêta-lectrices de ma famille et de mes propres impressions. Puis le texte est resté reposer dans un tiroir. Je me demandais toujours si c’était une nouvelle trop longue, un roman trop court ou une novella convenable. Je l’ai relu et beaucoup retravaillé en janvier et février 2024 avant de le proposer à 1115 pour son appel à textes annuel.

L’éditeur : Parle-nous un peu des héros de cette histoire. Comment sont-ils nés ? Et ton regard sur eux a-t-il changé au fil de l’écriture, au-delà de ce que tu avais prévu ?

Pierre Cuvelier : Un orage sur Saturne est l’histoire de la fascination d’un personnage ordinaire (le narrateur) pour un personnage extraordinaire (Anthélie). Comme je ressentais moi-même de l’admiration et de la fascination pour l’idée du personnage d’Anthélie, j’ai pu les communiquer au narrateur sans grand problème. Anthélie est vraiment un rêve, presque une personne que j’aimerais être : j’aime énormément la peinture, mais je serais bien incapable de peindre, il n’y a que les mots que je manie à un niveau suffisant pour espérer obtenir quelque chose de satisfaisant. Alors, j’ai inventé un personnage de peintre et je lui ai dit : « Vas-y, toi ! Moi, je me contente de regarder derrière ton épaule et d’écrire à quoi ressemble la toile ! Â». Dans un second temps, je me suis rendu compte a posteriori que les goûts et le mode de vie d’Anthélie, son besoin de solitude, son intérêt dévorant pour une même activité et son embarras en présence des autres, pouvaient rappeler quelqu’un situé sur le spectre de l’autisme. J’ai un petit peu orienté ses évocations pour que cette piste soit possible et cohérente, mais sans que cela devienne un thème à part entière (il était un peu tard dans l’écriture du récit pour ça). Le personnage du narrateur, lui, a pris beaucoup de place au fil du récit. Au départ, c’était vraiment un personnage transparent, un pur témoin censé s’effacer derrière ce qu’il regardait, un peu comme dans les romans de Julien Gracq. D’ailleurs, il ne nous dit pas son nom, et il y a des pans entiers de sa vie sur lesquels on ne sait à peu près rien (son enfance sur Terre, ses parents…). Il se caractérise par son rapport aux normes de son époque : au début, il veut être normal, et même « dans le vent Â», en acceptant ce métier qui a l’air assez prestigieux. C’est quelqu’un de très organisé et de très productiviste, qui a littéralement un plan de carrière à l’échelle de toute sa vie et qui veut organiser toute sa vie autour de son travail. Il en paie le prix au fil des années, et sa rencontre avec Anthélie lui sert de catalyseur pour repenser son rapport au travail, au temps, à l’art et finalement son rapport au monde et le sens qu’il veut donner à sa vie. Tout cela n’était pas dans l’idée première, mais a pris forme au fil du plan et de l’écriture.

L’éditeur : As-tu eu des surprises lors de la rédaction de ce texte ? Des idées qui ont surgi lors de la phase d’exécution, et auxquelles tu ne t’attendais pas du tout lorsque tu en as commencé l’écriture ?

Pierre Cuvelier : Je parlais du narrateur. Le thème du rapport au travail s’est invité dans la novella à mesure que ce personnage prenait forme. Sur la fin, j’ai pu y raccrocher des références comme les réflexions des préraphaélites sur l’art et le travail, les conférences de William Morris par exemple, avec l’idée que les ouvriers (et les gens en général) méritent d’avoir accès à l’art, parce que c’est une question de dignité humaine, et qu’ils méritent aussi d’avoir un environnement de travail qui soit beau et pas seulement utilitaire. Cela ne se voit pas beaucoup dans le texte, mais ça m’a été utile pour orienter un peu les réflexions du narrateur. Un autre sujet auquel je ne m’attendais pas a été le confinement et le fait que le narrateur fasse un burn-out. J’ai passé moi-même les premiers confinements du covid-19 en 2020-2021 à cravacher sur mon travail chez moi, entre mon métier qui n’était pas évident pendant cette période (je suis professeur en collège) et mes projets créatifs dans lesquels je tenais absolument à avancer (il faut dire qu’ils m’aidaient à penser à autre chose qu’à la pandémie). Je pense qu’à un moment donné j’ai dû en faire un peu trop, ou subir un petit contrecoup de cette période nécessairement anxiogène. Heureusement, contrairement au narrateur, je n’ai pas fait de réel burn-out (il faut des années pour s’en remettre), mais je suppose que j’ai glissé ce thème dans la novella parce qu’il me travaillait.

L’éditeur : Quel message cherchais-tu à faire passer à travers cette histoire ? Quel est le propos sous-jacent de ton Å“uvre ?

Pierre Cuvelier : Dans sa forme finale, le récit aborde plusieurs thèmes dont j’ai déjà eu l’occasion de parler plus haut. Mais, au départ, il y a tout de même un rêve résolument simple et candide : à la question « Que feriez-vous si vous pouviez voyager dans l’espace ? Â», je réponds tout de suite : « j’irais peindre d’autres planètes ! Â» Je crois qu’Anthélie et son rapport au monde ont aussi quelque chose à nous dire sur le temps et l’imprévu, l’idée qu’on ne peut ni tout planifier, ni tout confier à des technologies supposément « avancées Â». Mais le personnage d’Anthélie n’est pas non plus un exemple d’un meilleur mode de vie : c’est quelqu’un qui a ses problèmes, ses contradictions, des zones d’ombre qu’on ne fait que deviner.

L’éditeur : Pourrais-tu partager quelques références (livres, documents, personnalités, musiques, films, sites ou pages internet, etc.) en lien direct avec ce texte, afin que nos Voyageurs Littéraires puissent pousser plus avant leurs recherches et découvrir certaines facettes cachées de ton histoire ?

Pierre Cuvelier : Je ne saurais trop recommander les sites du CERN et de la NASA, qui sont des mines d’informations et de photos merveilleuses. Wikipédia est bien utile aussi, tout comme Wikimedia Commons, la base de données multimédia qui sert à illustrer Wikipédia. Pour ma documentation, outre des livres d’astronomie, j’ai visionné plusieurs superbes documentaires sur Arte, notamment Dernier voyage vers Saturne, documentaire américain réalisé par Terry Randall en 2017, sur la sonde Cassini. Enfin, je ne peux pas ne pas recommander la musique de Vangelis, qui est très, très loin de se résumer à ses bandes originales de films. Il a d’ailleurs travaillé avec la NASA pour plusieurs de ses derniers albums, Mythodea, Rosetta et Juno to Jupiter, dont l’écoute m’a fait voyager aussi efficacement que le meilleur vaisseau spatial. Mais toute sa discographie vaut l’écoute.

Dans les coulisses - "Parcelles et territoires"

Entretien avec l'autrice à propos de sa novella et de son travail d'écriture.

L’éditeur : Quelle est la genèse de ce texte ? Quel en a été le point de départ ? Quelle a été la première idée à te venir ?

Dola Rosselet : Ce récit prend racine dans une expérience personnelle. Pendant quelques années, j’ai occupé une parcelle dans un des jardins communautaires à la mode allemande : les Kleingarten. Il y a toujours un voisin pour regarder par-dessus la haie et commenter l’arrosage de votre pelouse ou de vos tomates. Un jour, en pensant à un de ces enquiquineurs, je me suis dit « toi tu vas te retrouver dans une histoire et tu n’auras pas le plus beau rôle ! Â» J’ai eu envie de projeter cette expérience dans le futur, de pousser les curseurs à fond et c’est ainsi que j’ai écrit, des années plus tard, la première scène. L’exaspération d‘Anselme, c’est la mienne à la puissance cent, car pour lui la porte de sortie n’est pas si facile à trouver.

L’éditeur : Quelles ont été tes principales sources d’inspiration ? Dans quel état d’esprit as-tu imaginé cette histoire ? Dans quel contexte ?

Dola Rosselet : Berlin a été une source formidable d’inspiration : ses quartiers, la nature qui l’entoure, cette propension à recycler ou transformer les lieux m’a toujours fascinée et j’ai tenté de retranscrire cela dans le récit. Par ailleurs, je suis – comme beaucoup d’entre-nous – préoccupée par les questions écologiques et plus généralement par le futur. Plutôt que de proposer une vision post-apocalyptique j’ai eu envie d’opter pour un lent délitement de notre civilisation, en choisissant comme unité de lieu une métropole dans laquelle le gouvernement tente de garder le contrôle et de sauver de ce qui reste des meubles.

L’éditeur : En quoi a consisté ton travail de recherche ou de documentation ? Sur quel(s) sujet(s) / thème(s) as-tu travaillé en particulier ?

Dola Rosselet : Pour ce texte je n’ai pas effectué de travail de documentation spécifique. Je lis régulièrement des articles scientifiques sur le changement climatique, mais aussi sur les prévisions démographiques, les virus, leur propagation etc. et même les dirigeables solaires. Toute cette matière m’a imprégnée et ressort par petites touches dans ce texte.

L’éditeur : Combien de temps t’a-t-il fallu pour écrire ce texte ? As-tu suivi une méthode spécifique ? Avais-tu un plan précis en tête, ou suivais-tu ton imagination à mesure que l’histoire avançait ?

Dola Rosselet : J’ai vraiment du mal à me souvenir, je dirais trois ou quatre mois, par à-coups. Je n’ai pas de méthode ; ma façon de faire consiste à écrire et, au fur et à mesure que je tape sur le clavier, je visualise les scènes suivantes. Comme je n’écris pas tous les jours, je pense souvent à mon texte entre deux sessions. Je réfléchis à la suite, aux personnages qui viennent d’apparaître. Qui sont-ils, que veulent-ils, que va-t-il leur arriver ? Durant ces moments de non-écriture, je tire les fils de mon histoire pour voir ce que je peux broder avec. Voilà ce qui tient lieu de plan chez moi. Je fais donc beaucoup de retouches lors de la phase de corrections.

L’éditeur : Parle-nous un peu des héros de cette histoire. Comment sont-ils nés ? Et ton regard sur eux a-t-il changé au fil de l’écriture, au-delà de ce que tu avais prévu ?

Dola Rosselet : Sauf pour Anselme, qui était présent dès le début, les autres sont né au fil des pages. Quand j’ai commencé à écrire, je ne savais pas que Nastia, Sinan, Rüdiger et Astrid viendraient le rejoindre… Quand un personnage surgit, je m’arrête d’écrire et lui (me) demande : qui est-tu ? Je prends le temps de dessiner ses contours, de capter son essence, je le nomme. Les prénoms revêtent une grande importance pour moi. Une fois que je sais qui ils sont, je reprends le fil de l’écriture. J’ai pour mes personnages beaucoup d’empathie, j’essaie de les comprendre sans les juger. Je me glisse dans leur peau l’un après l’autre, j‘adopte leur manière de voir les choses.

L’éditeur : As-tu eu des surprises lors de la rédaction de ce texte ? Des idées qui ont surgi lors de la phase d’exécution, et auxquelles tu ne t’attendais pas du tout lorsque tu en as commencé l’écriture ?

Dola Rosselet : J’ai toujours des surprises quand j’écris vu que je n’ai qu’une très vague idée de ce qui va se passer. Quand Nastia surgit sur le palier de l’appartement, je suis comme Anselme, fasciné par cette lumineuse apparition, et j’en sais autant que lui, c’est-à-dire rien.

En revanche, l‘envie de reprendre cette forme narrative déjà testée sur une nouvelle était bien présente : passer d’un personnage à l’autre. C’est un peu comme une course de relais, chaque personnage tend le flambeau au suivant, et ensemble ils racontent une seule histoire. À la fin les personnages reviennent dans le même ordre d’apparition et ferment la boucle.

L’éditeur : Quel message cherchais-tu à faire passer à travers cette histoire ? Quel est le propos sous-jacent de ton Å“uvre ?

Dola Rosselet : Quand on parle d’écoterrorisme, la violence est du côté des résistants, de la minorité dressée contre le système. J’avais envie d’explorer ce que pourrait être la violence écologique quand elle se situe à l’autre extrémité de la matraque. Cette vie dans les Kleingarten ressemble à une utopie pour certains, mais pour d’autres elle a des accents de dystopie.

En outre, cela m’intéressait d’imaginer le devenir d’une ville dans ce contexte. À quel point le ciment qui la maintient est-il solide ? De quoi est-il constitué si ce n’est d’infrastructures, de moyens de communications, d’outils de contrôle ? Au fur et à mesure que la science avance, les villes sont de plus en vastes, de plus en plus peuplées. Faisons un peu marche arrière pour voir.

En filigrane, se pose la question de savoir comment les humains s’adaptent à ces profondes mutations. Il n’y a pas qu’une seule réponse.

L’éditeur : Pourrais-tu partager quelques références (livres, documents, personnalités, musiques, films, sites ou pages internet, etc.) en lien direct avec ce texte, afin que nos Voyageurs Littéraires puissent pousser plus avant leurs recherches et découvrir certaines facettes cachées de ton histoire ?

Dola Rosselet : Avec plaisir.

Les Métro de Dimitre Glukosky puis de Pierre Bordage m’ont beaucoup inspirée pour la Zone Aéroportuaire Libre. Le lieu perd son usage initial pour devenir autre chose.

Le superbe roman En panne sèche d’Andreas Esbach parle de la fin du pétrole, et quand cette ressource s’est épuisée, le monde change : le rapport au temps, aux distances n’est plus le même. Sans facilitateur, la mondialisation s’effiloche.

Les prénoms des personnages revêtent une grande importance pour moi, soit parce qu’ils font écho à un vraie personne, soit parce que leur signification m’aide à les caractériser et in fine à les comprendre.

J’aime bien regarder les sites de prénoms : l’étymologie, le supposé tempérament, les personnalités qui les ont portés me donnent matière à réflexion.

Anselme : j’ai choisi ce prénom en ayant à l’esprit le travail d’Anselm Kiefer, artiste plasticien. Mon personnage possède la même densité, la même obscurité que ses tableaux et est hanté par les tourments de son siècle.

Il est difficile de rendre compte de la puissance de ces œuvres en regardant une image en deux dimensions sur internet.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Anselm_Kiefer

Anastasia (Nastia) : je voulais pour cette femme une origine slave, elle a hérité de ses ancêtres une certaine âpreté. Elle est « dure au mal Â» et capable de trancher dans le vif. https://heloa.app/fr/prenoms/anastasia

Sinan : https://www.may.app/prenoms/sinan/ : « Sinan signifie "fer de lance" ou "pointe" en turc, indiquant une personne qui mène ou guide avec précision. Â»

Rüdiger : https://www.wisdomlib.org/fr/names/rudiger : « Ce nom évoque des qualités guerrières et une certaine noblesse. Â» Je l’ai choisi en pensant d’abord à un lointain collègue, plutôt rigide, et il s’est avéré qu’il collait parfaitement au personnage.

Astrid : https://www.prenoms.com/prenom-fille/astrid-473 : « Ce sont des femmes attentives qui savent écouter et qui ont le cÅ“ur sur la main Â»

j’aime beaucoup ce prénom que je trouve très beau, très lumineux et j’avais envie de l’utiliser.

Enfin si vous demandez à quoi peut bien ressembler un dirigeable solaire, visitez ces sites :

https://www.generation-nt.com/actualites/ballon-solaire-stratosphere-sceye-communication-2074010

Entre le moment où j’ai écrit le texte et aujourd’hui, plusieurs entreprises se sont mises sur les rangs.

Dans les coulisses - "Fragments d'Empyrium"

Entretien avec l'auteur à propos de son recueil de nouvelles et de son travail d'écriture.

L’éditeur : Quelle est la genèse de ce recueil de nouvelles ? Quel en a été le point de départ, le premier texte à voir le jour ?

Clément Rouault : Le premier texte du recueil, « F. Â», correspond à ma première vraie nouvelle de SF. Je suis acteur et j’ai toujours écrit pour le théâtre, la télévision et le cinéma mais « F. Â» est ma première incursion officielle dans la science-fiction.

Les quatre nouvelles suivantes ont été écrites dans cet élan et chacune porte en elle un discret hommage aux autrices et auteurs qui m’ont marqué. L’idée était d’écrire une science-fiction douce, humaniste et résolument divertissante.

L’éditeur : Quelles ont été tes principales sources d’inspiration ? Dans quel état d’esprit as-tu imaginé ces textes ? Dans quel contexte ?

Clément Rouault : L’autre. L’étranger. Et par extension : l’aliène. C’est ce qui m’a toujours fasciné dans la SF et qui restera toujours une question cruciale pour l’humanité, que l’on découvre ou non un jour des civilisations extra-terrestres. Voyez ce début de siècle : même avec une culture pop assez globalisée, nous sommes toujours exotiques (pour rester poli) aux yeux des « autres Â» et vice-versa. L’humain est fondamentalement raciste. Certains chercheurs pensent que cet atavisme nous viendrait des grands singes. Une harde de chimpanzés ne comptera jamais plus de cent cinquante individus, dûment répertoriés mentalement. On peut donc penser qu’au-delà d’un certain nombre, les primates modernes que nous sommes deviennent nerveux, se méfient et commencent à trouver que les autres sont quand même vachement moins bien que nous… Comme tout cela est déprimant, la science-fiction offre un asile plus sexy. Des civilisations extra-planétaires jusqu’aux simples projections de l’humanité dans le futur, du racisme anti-E.T jusqu’à la fascination, les sociétés de l’imaginaire dialoguent avec les nôtres.

Ces nouvelles sont donc des fables où Sapiens Sapiens se voit confronté à l’Autre et inversement.

L’éditeur : En quoi a consisté ton travail de recherche ou de documentation ? Sur quel(s) sujet(s) / thème(s) as-tu travaillé en particulier ?

Clément Rouault : J’ai appris qu’aucun diamant n’était identique. Qu’il existait une règle de 3 en survie. Qu’on pouvait écrire une nouvelle grâce au début d’une chanson. J’ai révisé le peu d’espagnol que m’avait transmis ma mère. Je me suis penché sur la différence entre le turc et l’azéri et entre les dinosaures et les crocodiliens.

Ça ressemble à une boutade, cette réponse, mais c’est vrai que je ne suis pas obsédé par la véracité absolue dans la fiction. Je vérifie donc certaines de mes intuitions et autres fulgurances suspectes, mais l’idée c’est plus de garder une cohérence qui ne fera pas dérailler l’attention du lecteur que de prouver à ce dernier que je maîtrise la théorie quantique sur le bout des doigts.

Sinon, le thème global du recueil, à ma grande honte, c’est la fin du monde. Les six nouvelles sont la fin d’un monde. C’est consternant de banalité aujourd’hui, c’est vu et rebattu mais j’ai toujours été fasciné par l’idée de « Chute Â». Des empires, des destins… Ce qui périclite. Il se trouve que c’est à la mode mais c’est une mode très ancienne. L’annonce de la fin des Temps après un hypothétique Âge d’or. C’est tout le propos de la dernière nouvelle : « La Fin du ventre Â». Il ne reste plus qu’un seul Humain dans Paris et il n’éprouve même plus le besoin de manger. Ce qui, pour un bon vivant comme moi, correspond à l’Apocalypse absolu.

L’éditeur : Combien de temps t’a-t-il fallu pour écrire ces textes ? Correspondent-ils à un projet précis sur une période donnée ou, au contraire, leur rédaction s’étale-t-elle sur le temps long, de façon décousue ?

Clément Rouault : Une petite année pour les cinq premiers parce qu’ils faisaient partie d’un ensemble beaucoup plus grand. Et deux mois pour la dernière nouvelle que j’ai écrit plus récemment et qui se rapproche plus des monologues que je peux écrire pour le théâtre.

L’éditeur : Parle-nous un peu des différents personnages de ces histoires. Lesquels se sont avérés plus marquants, ou plus ‘importants’ que les autres, et comment sont-ils nés ?

Clément Rouault : Mon personnage préféré est Â« petit v Â». Dans la nouvelle, il est décrit comme une créature aliène mystérieuse, une minuscule boule de poils aux griffes acérées, incapable de communiquer et menaçante, mais ça c’est le point de vue des autres, des humains. En vérité, c’est un enfant. Un orphelin qui se cherche des amis mais dont le langage est hors de portée des perceptions humaines.

La nouvelle m’a été directement inspiré par la chanson d’Otis Redding : « A Change is gonna come Â». D’ailleurs la plupart de ce que j’écris découle souvent d’une première phrase qui me tourne dans la tête : « D’emblée ça n’allait pas. Â» ; « Si j’étais humaine, je dirais que je suis amoureuse Â» ; et donc pour « v Â» la première phrase d’Otis : « I was born by the river Â» qui est devenue « v. était né au bord d’une rivière blanche. Â»

Les autres personnages du recueil sont tout aussi mystérieux. Certains n’ont même pas de nom. Ni d’âge. Sont fort peu décrits physiquement. C’est « Le Fils Â», « La Mère Â», le plus souvent un « Je Â» dont on sait à peine si il ou elle est est aliène ou humain-e. Seul le flot de leur monologue intérieur nous permet de les visualiser… Sur des textes aussi courts, c’est amusant de laisser la lectrice ou le lecteur se construire ses propres images, voire de jouer avec, comme dans « S. Â» où le narrateur se révèle être une femme au milieu du récit.

Dans « L’Etang Â» que j’ai lu récemment, Claire-Louise Bennett parle très bien de l’impossibilité pour un auteur de faire parfaitement correspondre ses descriptions de personnages aux images mentales que s’en feront les lecteurs car à la fin c’est leur subjectivité qui l’emportera.

L’éditeur : As-tu eu des surprises lors de la rédaction de ces textes ? Des idées qui ont surgi lors de la phase d’exécution, et auxquelles tu ne t’attendais pas du tout lorsque tu en as commencé l’écriture ?

Clément Rouault : Bien sûr. J’écris comme un acteur-metteur en scène. Je place mes personnages dans une situation donnée et je les « joue Â». Ils vivent donc leur vie et me « dictent Â» souvent leur texte au fur et à mesure.

L’éditeur : Est-ce que certains textes cachent un message spécifique, et si oui, lequel ? Ou est-ce que le propos sous-jacent de ces Å“uvres est ailleurs, dans ce qu’elles doivent provoquer d’émotions, voire de réactions ?

Clément Rouault : Se presser de rire de tout. Embrasser le sublime comme le dérisoire.

L’éditeur : Pourrais-tu partager quelques références (livres, documents, personnalités, musiques, films, sites ou pages internet, etc.) en lien direct avec l’écriture de ces textes ?

Clément Rouault : Le cycle de la Culture de Iain M. Banks. La saga des Voyageurs de Becky Chambers. La Cinquième Tête de Cerbère de Gene Wolfe. Mort à Crédit de Céline.

Pour la BO : Tout Portishead, The Mirror pool de Lisa Gerrard, Arcade Fire, Schubert, Satie, Brahms et un album que je recommande pour tout lecteur de space opera : The Space between us de Craig Armstrong.

Dans les coulisses - "Les Jardins du Feu et du Vide"

Textes des triangles :

Page 28 :

« Moi, Zekrom Dniss, irai donc après mes centaines de prédécesseurs, de ma théorie personnelle — nourrie, excusez du peu, de trente-huit mois de mesures sur les lieux et mûrie par la plus fine équipe de Déchiffreurs de l’histoire de l’Ordre. L’Ico ne peut être qu’un générateur de gravitons doublé d’un moteur à matière noire (anti-gravitons). Sa forme icosaédrique détermine des architectures intérieures en carrés imbriqués qui, selon les théorèmes des Schandirr, organisent une vibration particulière de l’espace-temps. Une sorte de ruban de Moëbius qui permet un déplacement de l’intégralité de la structure sur de grandes distances spatiales et temporelles. Les calculs suivent, bien sûr, mais l’essentiel peut-être résumé dans ces simples mots : le monde des Ingénieurs de l’Ico pourrait se trouver partout, absolument partout, le long de la trame de notre univers. Peut-être même, qui sait, dans notre futur, à nous autres homo sapiens sapiens ? »

Cahiers gravés de Dniss - extrait 1

 Page 50 :

« Ainsi, non seulement l’Ico a-t-il dû servir de miroir gravitationnel — oui, de miroir, comme nos ancêtres l’ont fait aux temps héroïques pour se rendre sur Espækara et Alpha de l’Aigle — oui, parfaitement ! Mais enfin, laissez-moi parler. Je… j’ai eu la politesse de vous laisser exposer vos th… Je vous prie de m’écouter ! Des preuves ? Je vais vous en donner des preuves. Et aussi de l’Inversion ! Parce que non seulement les bâtisseurs de l’Ico ont maîtrisé la gravité, mais aussi son opposé, l’anti-temps, j’ai nommé… la Matière noire. Quoi ? Vous partez ? Vous quittez la pièce ? Eh bien, libre à vous… »

Enregistrement de la Seconde Assemblée des Déchiffreurs, Xabell IV et flotte libre

Page 60 :

« On a beaucoup glosé sur les tunnels, mais ils n’ont, selon mon équipe, qu’une fonction d’évacuation des excès énergétiques, avec des décalages volontaires d’intensité et de synchronicité dûs aux formes aléatoires des galeries, destinés à décaler les geysers les uns par rapport aux autres et éviter un éclatement de la structure.»

Page 82 :

« Indubitablement, le feuilleté des couches carbones signale l’artificialité de la construction, et une volonté sinon consciente, du moins organisée et organique. Il ne peut y avoir de doute : ni pure machine, ni pur animal ne peut avoir créé cette structure, mais quelque chose entre les deux ; quelque chose doté du génie de la conscience. Â»

Mémoire de thèse, Arkklem Seff Adü, Université des Déchiffreurs II, A88J5/TR§65-OXsU9

Page 90 :

« Car, dans le fond, la méditation sur l’Univers est une transmission. Qu’aurait d’importance un vieil homme glosant sur le grandiose spectacle, s’il n’avait quelque oreille à portée, qui entende ce qu’il a glané au fil de rêveries et des recherches d’une vie ? L’Ico est un témoignage. Un vibrant appel au souvenir et au rappel que tout, en définitive, est mystère. »

Pages 96 et 97 :

« S’sn-ong ! Loeï lüur ! Ainsi comme nos ancêtres l’ont voulu, nous attaquâmes l’Odregan par le feu et nos alliages les plus durs. Mais rien n’y fit… la Bête — le Fléau d’Ürkha trois fois maudit ! — était terrée dans un champ d’énergie de quelque sorte, qui garantissait l’inviolabilité de son Abomination. Loeï-ong ! S’sn Lüur ! Maudite soit notre faiblesse ! Que n’avions-nous disposé d’atomiques. À coup sûr, cela eut suffi ! Â»

Expédition dite des Survivants d’Ürkha

Page 101 :

« Ã‰chec. C’est le cÅ“ur serré que je trace ces mots. Mais l’énigme d’Odregan est restée presque entière — C’est à peine si nous avons effleuré la surface — Littéralement. Nos vies se sont écoulées comme de l’eau autour de ce roc, et n’ont pas eu la moindre incidence sur Lui. Tous nos espoirs, nos colères et nos raisonnements se sont heurtés, et se heurteront toujours il semblerait, sur cet immuable, sur ce que l’Univers semble avoir produit de plus indifférent. Odregan, lui, restera — Nous repartons, et d’autre viendront. Et ils repartiront à leur tour. Et Odregan restera. Â»

Expédition de Zekrom Dniss

Page 108 :

« On peut, dès lors, voir les tunnels comme des pailles géantes destinées à aspirer les nourritures intérieures — après tout, on ne sait aucunement si ces voies plongent jusqu’au soi-disant Grand Vide. Chaque vaisseau — ou chaque animal-vaisseau dans notre idée — pourrait ainsi se ravitailler en choisissant ses nourritures, ses carburants et ses comburants stockés avec au cœur même de l’Ico… »

Page 112 :

« Certains m’ont dit aujourd’hui que, au final, le travail que je faisais sur ces statues, ces copies de Big-O, était infiniment plus signifiant que tout ce qu’eux pourraient faire. Que toute leur science, tous leurs efforts n’étaient que des pas de fourmis sur une montagne. Mais que moi, l’artiste, le copieur servile de la nature, je toucherai bien davantage de monde, et de vérités, qu’ils ne le feraient jamais. Pourtant l’art est gratuité, et il ne saurait changer la civilisation qui l’a enfantée. »

Statue de Sidhin. Première vague de compilateurs.

Page 122 :

« L’Ico ne peut être, selon nous, que la ruine d’un relais de communication. Une planète gazeuse se trouvait au centre, emplissant l’espace vide. Planète qui, selon nos calculs, s’est épuisée par évaporation et ponction il y a environ 3,2 millions d’années aA (avant Azden). Jusqu’à cet événement, qui aurait amené les constructeurs de l’Ico ou leurs héritiers à l’abandon de la structure, le construct a projeté des particules à haute vélocité à travers des tunnels de Wheeler-Misner générés via les millions de trous percés à travers sa surface. Ainsi, par paquets d’information, un véritable réseau centralisé pouvait être mis en place dans — et à partir de — l’Ico. »

Sefar Delim & Azk Azk Rahn, communication au vingt-septième Congrès des Paradoxes.

Page 126 :

« (…) tunnels pour le stockage et la distribution des fluides, dans lequel une forme d’esthétique restait sans cesse à l’esprit des concepteurs de l’Ico : jets, tourbillons et fontaines d’oxygène, de particules et de rayons énergisés, vomis dans mille, cent-mille séquences dont tout, aujourd’hui, nous échappe, le tout renforcé par la capacité magnétique insuffisamment expliquée des tunnels. »

Page 130 :

«  Par les huit nébuleuses ! Ce n'est pas une statue d'Odregan. C'est Odregan lui-même !  »

Dans les coulisses - "Sur Mars"

Entretien avec l'auteur de la novella.

L’éditeur : Quelle est la genèse de ce texte ? Quel en a été le point de départ ? Quelle a été la première idée à te venir ?

Arnauld Pontier : Il s’agit d’un texte de 2009, édité par un éditeur mainstream : les défuntes éditions Nicolas Chaudun, dans une collection de récits de voyages. Une commande que l’éditeur m’avait faite, parce que j’ai beaucoup voyagé… sans s’attendre le moins du monde à ce que je choisisse Mars comme voyage ! Je l’ai repris, actualisé, amendé, pour cette nouvelle édition 1115.

L’éditeur : Quelles ont été tes principales sources d’inspiration ? Dans quel état d’esprit as-tu imaginé cette histoire ? Dans quel contexte ?

Arnauld Pontier  : Mars, Mars, et encore Mars. Je suis un passionné de cette planète. Je crois que j’arrive à la citer dans tous mes bouquins de SF ! D’ailleurs, je suis persuadé que les hommes descendent de Mars, que les petits hommes verts existent et qu’ils voyagent en soucoupes volantes.

L’éditeur : En quoi a consisté ton travail de recherche ou de documentation ? Sur quel(s) sujet(s) / thème(s) as-tu travaillé en particulier ?

Arnauld Pontier  : J’ai relu ou lu une cinquantaine de romans sur Mars, ainsi que des ouvrages scientifiques, livres d’art, etc… Je vous donne quelques références infra.

L’éditeur : Combien de temps t’a-t-il fallu pour écrire ce texte ? As-tu suivi une méthode spécifique ? Avais-tu un plan précis en tête, ou suivais-tu ton imagination à mesure que l’histoire avançait ?

Arnauld Pontier  : La première version (de 2009) m’avait demandé deux mois d’écriture (mais six mois de recherches, alors mêmes que je connaissais le sujet, histoire de coller à l’actualité en la matière). Idem pour cette nouvelle édition : il fallait remettre à jour les données scientifiques. Un vrai régal.

L’éditeur : Parle-nous un peu des héros de cette histoire. Comment sont-ils nés ? Et ton regard sur eux a-t-il changé au fil de l’écriture, au-delà de ce que tu avais prévu ?

Arnauld Pontier : Je me suis calé sur une mission tout à fait officielle de la NASA, telle qu’elle est prévue et sans cesse repoussée : une installation de bases sur Mars, aptes à recevoir de futurs colons. Quatre hommes et deux femmes. En cours d’écriture, j’ai vite compris que pour faire passer toutes les notions techniques et scientifiques sans raser mon lecteur, il fallait bâtir autre chose qu’une simple « copie » du projet réel. L’idée du carnet de bord m’est rapidement venu. Je pouvais ainsi zapper des jours, des semaines, voire des mois sur le déroulé de la mission. Il me fallait également « humaniser » l’histoire, d’où le béguin entre mon héro (qui rédige le journal de bord) et l’une de ses collègues. Et que serait Mars sans doute la littérature qu’il y a autour ? Je devais évoquer les anciens : Schiaparelli (l’« inventeur » des fameux canaux), Camille Flammarion, Lowels, Orson Wells… qui nous ont tant fait rêver.

L’éditeur : As-tu eu des surprises lors de la rédaction de ce texte ? Des idées qui ont surgi lors de la phase d’exécution, et auxquelles tu ne t’attendais pas du tout lorsque tu en as commencé l’écriture ?

Arnauld Pontier : Non, franchement, je maîtrisais le sujet. La mission était écrite, je n’avais qu’à la dérouler sur le papier, en lui donnant un peu de chair et de poésie...

L’éditeur : Quel message cherchais-tu à faire passer à travers cette histoire ? Quel est le propos sous-jacent de ton Å“uvre ?

Arnauld Pontier : Que Mars nous est nécessaire, qu’elle est notre part de rêve. Comme dirait l’autre : nous y allons parce que c’est difficile. Il s’agit moins moins d’une quête scientifique que d’une aventure humaine. Prévoir une terre bis, même inhospitalière, est aussi une garantie de survie de l’humanité, si, par malheur, nous parvenons ici bas à ce qui nous pend au nez : à la destruction de notre planète. Une destruction écologique.

L’éditeur : Pourrais-tu partager quelques références (livres, documents, personnalités, musiques, films, sites ou pages internet, etc.) en lien direct avec ce texte, afin que nos Voyageurs Littéraires puissent pousser plus avant leurs recherches et découvrir certaines facettes cachées de ton histoire ?

Arnauld Pontier  : Avec plaisir. D’abord, afin de se rendre compte de la richesse éditoriale martienne et découvrir ce qu’est le « merveilleux scientifique », faites un tour sur le site de la BNF. Allez également visiter, si vous en avez l’occasion, La Maison d’Ailleurs, à Yverdon-les-Bains (Suisse). Ne manquez pas d’acquérir en DVD/ Blu-ray, la magnifique série de National Geographic : « Mars ». Lisez « L’Homme sur Mars », de Charles Frankel ; « Sur Mars », de Pierre Lagrange et Hélène Huguet, et délectez vous des magnifiques beaux livres : « Mission sur Mars », Le Monde/Glénat, « La planète Mars, histoire d’un autre monde », chez Belin ou encore « Mars, planète rouge », de Giles Sparrow, chez Delachaux & Niestlé. Bon voyage !

BIBLIOGRAPHIE

Romans en français
1900 : La Guerre des Mondes, H. G. Wells, Mercure de France.
1912 : Uranie, C. Flammarion, Ernest Flammarion.
1954 : Chroniques martiennes, R. Bradbury, Denoël.
1955 : Les Sables de Mars, A. C. Clarke, Fleuve Noir.
1955 : Martiens, Go home, F. Brown, Gallimard.
1967 : Les ides de Mars, Peter Randa, Fleuve Noir.
1981 : Glissement de temps sur Mars, Philip K. Dick, Robert Laffont.
1987 : Objectif : Mars 2005, P. Barbet, Fleuve Noir.
1989 : Desolation Road, I. MacDonald, Laffont.
1992 : Mars, B. Bova, Fleuve Noir.
1992 : Mars la Rouge, K. S. Robinson, Presses de la Cité.
1993 : L'Envol de Mars, G. Bear, Le livre de Poche.
1993 : Mars la Verte, K. S. Robinson, Presses de la Cité.
1994 : Le Cycle de Mars, E. R. Burroughs, Lefrancq.
1996 : Mars la Bleue, K. S. Robinson, Presses de la Cité.
1999 : Voyage, S. Baxter, J'ai Lu.
2001 : Mars Blanche, B. Aldiss et R. Penrose, Métailié.
2001 : Les Enfants de Mars, G. Benford, Presses de la Cité.
2002 : Mars Heretica, C. et R. Belmas, Imaginaires Sans Frontières.
2003 : Retour sur Mars, C. et R. Belmas, Imaginaires Sans Frontières.
2004 : Le Projet Mars, A. Eschbach, L'Atalante.
2012 : Seul sur Mars, A. Weir, Bragelonne.
Pour une bibliographie complète des romans en français sur ce thème : http://gotomars.free.fr/pagemars3.html
 
Documents
1999 : La Vie sur Mars, C. Frankel, Le Seuil.
2000 : La Planète Mars, F. Costard, PUF.
2001 : Mars, à la découverte de la planète rouge, P. Raeburn, National Geographic.
2001 : Planète Mars, F. Rocard, Flammarion.
2002 : Destination Mars, A. Dupas, Solar.
2003 : Sur Mars / le guide du tourisme spatial, P. Lagrange/H. Huguet, EDP Sciences.
2004 : Vestiges sur Mars, N. Montigiani, Carnot.
2004 : Cap sur Mars, R. Zubrin, Ed. Henri Goursau.
2004 : Visions de Mars, O. de Goursac, Ed. La Martinière-Tallandier.
2004 : Mars comme si vous y étiez, G. Cannat/ D. Jamet, Eyrolles.
2004 : En avant Mars !, V. Pletser, Ed. Labor.
2005 : Planète Mars, une attraction irrésistible, R. Heidmann/ A. Brahic, Alvik.
2007 : L'Homme sur Mars / Science ou fiction ?, C. Frankel, Dunod.
2007 : SF, la science mène l'enquête, R. Lehoucq, Le Pommier.
2014 : Mars, G. Sparrow, Telemaque.
2016 : Comment nous vivrons sur Mars, S.L. Petranek, Marabout.
2017 : Mars, notre future sur la planète Mars, L. David, National Geographic.
2017 : Embarquement pour Mars, P.Brisson/J.-F. Pellerin/A. Souchier/R. Heidmann, Association Planète Mars.
2018 : Rêves de Mars, Ph. Coué, L'esprit du temps

Films
1953 : The War of the Worlds, B. Haskin.
1990 : Total Recall, P. Verhoeven.
1996 : Mars Attacks, T. Burton.
2001 : Planète Rouge, A. Hoffman.
2001 : Mission To Mars, B. de Palma.
2005 : La Guerre des Mondes, S. Spielberg.
2007 : Sunshine, D. Boyle.
2012 : John Carver, A. Stanton.
2015 : Seul sur Mars, R. Scott.
2016 : Mars (série), B. Young Mason et J. Wilkes
2017 : Life / origine inconnue, D. Espinosa.
Pour une filmographie complète des films sur ce thème : https://www.cinetrafic.fr/liste-film/4568/1/la-planete-mars-au-cinema
 
Pour plus d'informations sur la planète Mars :
- Le site de la Nasa sur Mars (et la Lune) :
https://www.nasa.gov/topics/moon-to-mars
- La chronologie détaillée de l'exploration martienne (passée et à venir) :
https://www.nirgal.net/explora_chronologie.html

Dans les coulisses - "Big Sur"

Entretien avec l'auteur la novella, Laurent Queyssi

L’éditeur : Quelle est la genèse de ce texte ? Quel en a été le point de départ ? Quelle a été la première idée à te venir ?

Laurent Queyssi : La genèse de Big Sur est un peu particulière. Je pense que l’idée a dû germer à la lecture de Paperbacks From Hell, un recueil de couvertures agrémenté d’essais sur les romans d’horreur de poche américains (ou anglo-saxons disons) des années 1970-80. Toutes ces couvertures bigarrées et sanglantes ont éveillé quelque chose en moi, une envie de parler de ces derniers avatars des auteurs populaires, successeurs des pulpsters, qui pondaient des romans à la chaîne pour des avances misérables.

A partir de là, j’ai commencé à développer le projet… en bande dessinée. À l’idée première, s’est ajoutée celle de parler des États-Unis et notamment de la culture populaire de ce vaste pays (sa véritable culture classique, si l’on considère que ses genres les plus « nobles Â» – western, jazz – proviennent d’arts de divertissement massif). J’en ai parlé à mon ami Mauro Marchesi qui avait déjà illustré la bande dessinée Phil, sur la vie de Philip K. Dick. Il a adoré l’idée et nous sommes partis là-dessus. Mais une fois le dossier monté – et l’intérêt affiché par plusieurs éditeurs – nous n’avons pas signé de contrat. Le projet paraissait trop étrange, pas assez vendeur sans doute. Trop littéraire peut-être.

Après quelques mois, j’ai demandé à Mauro s’il voyait un inconvénient à ce que je reprenne l’histoire en prose. Il m’a donné son feu vert et j’ai écrit la version novella de Big Sur. Je ne voulais pas que cette histoire tombe dans les limbes.

L’éditeur : Quelles ont été tes principales sources d’inspiration ? Dans quel état d’esprit as-tu imaginé cette histoire ? Dans quel contexte ?

Laurent Queyssi : L’inspiration principale vient des récits d’horreur bon marché qui inondaient les étals des stations-service et des supermarchés aux États-Unis dans les années 80. Pas les Stephen King ou Clive Barker (même si je pensais à eux aussi), mais les écrivains moins connus, qui écrivaient sous pseudo des récits sur des animaux tueurs ou des poupées assassines. J’ai aussi puisé dans le cinéma d’horreur de l’époque (pour la scène dans la maison de campagne notamment). Je lisais beaucoup de récits d’horreur anciens et modernes à l’époque (c’est toujours le cas d’ailleurs) et je baignais donc dans cet univers. Je voulais travailler les clichés de ces ouvrages, imaginer ce que cela donnerait s’ils prenaient vie.

L’éditeur : En quoi a consisté ton travail de recherche ou de documentation ? Sur quel(s) sujet(s) / thème(s) as-tu travaillé en particulier ?

Laurent Queyssi : Pour l’horreur, j’étais au point. Pour le côté culture populaire aussi. Je connaissais New York et la partie de la Californie que je décris. Il a donc fallu que je me renseigne sur le reste du continent, que je simule le trajet de mon protagoniste, que je lui trouve une voiture, une adresse, etc. J’ai essayé d’être assez précis et tous les lieux que je cite existent ou ont existé (même le carrefour du diable). C’est vraiment le road trip qui m’a demandé le plus de recherches. Et tout le travail n’avait pas été fait pour le projet bd. J’ai effectué pas mal de recherches encore au cours de l’écriture.

L’éditeur : Combien de temps t’a-t-il fallu pour écrire ce texte ? As-tu suivi une méthode spécifique ? Avais-tu un plan précis en tête, ou suivais-tu ton imagination à mesure que l’histoire avançait ?

Laurent Queyssi : La question piège du temps pour l’écriture… J’ai mis peut-être un mois ou deux pour venir à bout d’un premier jet, mais en ne consacrant pas tout mon temps à ça (j’ignore sur quoi je bossais à côté à l’époque). Le plan était posé, c’était celui de la bd, et je ne l’ai quasi pas modifié. J’ai ajouté pas mal d’éléments, de détails, mais l’essentiel était déjà là. J’avais déjà beaucoup travaillé sur la structure pour la version bd et elle m’a servi de base.

L’éditeur : Parle-nous un peu des héros de cette histoire. Comment sont-ils nés ? Et ton regard sur eux a-t-il changé au fil de l’écriture, au-delà de ce que tu avais prévu ?

Laurent Queyssi : Mon protagoniste Scott est un amalgame de plusieurs auteurs de fantastique ou d’horreur, une vision littéraire, mais pas du tout idéalisée, de la condition d’écrivain populaire. Sa camarade Anna est forcément un cliché puisqu’elle est tirée de ses livres (et visiblement pas de ses meilleurs). Mais elle incarne une certaine liberté, une folie et une audace qui me semblent parmi les caractéristiques les plus intéressantes de cette forme de littérature. Les auteurs d’horreur de l’époque osaient tout. Le pire comme le meilleur. Anna oscille entre les deux. Mais elle manque forcément d’épaisseur. De par sa nature même, sa condition.

L’éditeur : As-tu eu des surprises lors de la rédaction de ce texte ? Des idées qui ont surgi lors de la phase d’exécution, et auxquelles tu ne t’attendais pas du tout lorsque tu en as commencé l’écriture ?

Laurent Queyssi : Non, pas pendant la rédaction proprement dite. Mais pendant la préparation du projet, oui, sans doute. Je crois que l’idée de la visite à Graceland s’est imposée comme un symbole fort pendant que je travaillais sur le trajet de Scott. Je regrette maintenant de ne pas les avoir envoyés à Fort Alamo ou O.K. Corral, mais cela aurait peut-être été redondant.

J’ai mis pas mal de mes obsessions dans ce texte (comme souvent) : Robert Howard ou Robert Johnson, par exemple. J’ai même réussi à intégrer une histoire sur Charlie Parker. Les génies américains.

L’éditeur : Quel message cherchais-tu à faire passer à travers cette histoire ? Quel est le propos sous-jacent de ton Å“uvre ?

Laurent Queyssi : Comme souvent chez moi, le texte parle d’histoires, de récits et de leur influence sur le monde. Comment la littérature ou les arts modifient notre existence à toutes les échelles. Comment les arts « mineurs » que je cite ont-ils acquis une si grande résonance et fini par façonner, d’une certaine manière, un pays. C’est une de mes thématiques principales avec également l’idée d’aller voir derrière les coulisses. Comment se fabriquent les romans d’horreur à deux sous ? Qui se cache derrière ?

Je ne sais pas s’il y a un « message Â» dans ce texte ou dans mon Å“uvre en général, mais ce sont les thématiques qui m’intéressent et que je travaille, en tout cas.

L’éditeur : Pourrais-tu partager quelques références (livres, documents, personnalités, musiques, films, sites ou pages internet, etc.) en lien direct avec ce texte, afin que nos Voyageurs Littéraires puissent pousser plus avant leurs recherches et découvrir certaines facettes cachées de ton histoire ?

Laurent Queyssi : Je pense que le lecteur curieux d’en apprendre plus sur la littérature d’horreur de cette période serait inspiré d’aller jeter un œil à Paperbacks from hell. Pour le reste, je conseille de prendre des notes à la lecture et d’aller faire des recherches internet sur certains des personnages cités : Robert Howard, Elvis, Robert Johnson, Charlie Parker. Même s’ils connaissent déjà ces artistes de nom, ils risquent d’être surpris et de découvrir bien des choses. Les dernières biographies de Robert Johnson sont très chouettes, la monumentale bio d’Elvis par Peter Guralnik change forcément le regard sur l’artiste devenu un affreux cliché, etc. Je cite Henry Miller ou Richard Brautigan, et les lire permet aussi de comprendre l’attrait pour la côte ouest.

Enfin, il faut surtout que le lecteur garde quelque chose en tête : tout ce qui est raconté dans Big Sur est vrai.

Dans les coulisses - "Au coeur des Méchas"

Entretien avec l'auteur la novella, Denis Colombi.

L’éditeur : Quelle est la genèse de ce texte ? Quel en a été le point de départ ? Quelle a été la première idée à te venir ?

Denis Colombi : Un premier point de départ, c’est sans doute ma fascination pour les robots géants, les Méchas. J’ai grandi dans l’ombre de Goldorak : la série est arrivée en France quelques années avant ma naissance, et a continué à être diffusée et à occuper les esprits pendant longtemps. Les Super Sentaï – Bioman et ses autres avatars – étaient aussi sur les écrans, ainsi que dans mes cadeaux d’anniversaires, tout comme, dans un style différent, les Transformers. Plus tard, j’ai découvert Evangelion dès ses premières diffusions en France, ainsi que Gunbuster sur la même chaîne. Cette imagerie occupe ainsi depuis longtemps un coin de mon esprit. Le deuxième point de départ, c’est que j’avais envie d’écrire un texte sur le travail – un de mes points d’intérêt en tant que sociologue – mais dans un contexte de science-fiction. J’ai donc cherché un point de vue sur les Méchas qui mette en valeur ce thème-là : finalement, je me suis arrêté sur l’idée des mécanos quand j’ai découvert, en faisant des recherches sur les équipages des bateaux de guerre, qu’ils étaient surnommés « graisseux » dans le jargon militaire. Le terme tranchait avec le côté souvent assez « propre » des Méchas dans les anime, et ça m’a donné envie de pousser dans la voie de la déconstruction : qu’est-ce qui rend possible ces robots géants, quelle est la partie de l’histoire qu’on ne nous dit généralement pas ? Où sont les ouvriers qui ont construit tous ces couloirs que traverse Actarus lorsqu’il monte dans Goldorak ?

L’éditeur : Quelles ont été tes principales sources d’inspiration ? Dans quel état d’esprit as-tu imaginé cette histoire ? Dans quel contexte ?

Denis Colombi : Outre les histoires de Méchas, que j’ai déjà évoquées, il y a beaucoup d’inspirations qui viennent de la sociologie du travail et des organisations : des idées d’Howard Becker sur la nature collective du travail des artistes (appliquées, donc, aux pilotes des Méchas), d’autres de Michel Crozier sur la nature du pouvoir… J’aime bien la définition de la science-fiction par l’écrivain Daniel Drode : il dit, de mémoire, que c’est « une littérature sur les idées ». C’est à peu près comme ça que j’ai conçu ce texte, en partant des idées et de la façon dont je pouvais à la fois les mettre en scène et en tirer une histoire – le but étant de ne pas en faire un cours de socio, puisque je peux déjà faire ça ailleurs ! Mais je me suis quand même amusé à construire des hypothèses et à essayer d’en voir les conséquences logiques. Enfin, une dernière inspiration qui se trouve aussi dire beaucoup de mon état d’esprit en écrivant, c’est mon métier d’enseignant. Finalement, dans mon texte, il est question d’une profession dont le travail, pourtant essentiel, est invisibilisé et méprisé par sa propre hiérarchie…

L’éditeur : En quoi a consisté ton travail de recherche ou de documentation ? Sur quel(s) sujet(s) / thème(s) as-tu travaillé en particulier ?

Denis Colombi : Mon premier travail de documentation a consisté… à revoir Evangelion ! Mais aussi à lire quelques classiques de la « science-fiction militaire Â» à côté desquels j’étais passé, notamment Etoiles, garde-à-vous ! de Robert Heinlein (que l’on connaît surtout par son adaptation ciné qui a gardé le nom original : Starship Troopers) et La guerre éternelle de Joe Haldeman. Puisque mon histoire se passait au sein d’une organisation militaire (et que j’appartiens à une génération qui a échappé au service militaire...), je me suis tourné vers des auteurs qui en avaient eux-mêmes fait l’expérience avant de transformer celle-ci en roman. J’ai aussi lu des travaux de sociologues et des témoignages portant sur le travail sur les vaisseaux de guerre. En gros, je voulais faire se rencontrer les Méchas avec un certain réalisme, donc j’ai lu de la pop culture et des sciences sociales – ce qui est en fait mon activité quotidienne normale...

L’éditeur : Combien de temps t’a-t-il fallu pour écrire ce texte ? As-tu suivi une méthode spécifique ? Avais-tu un plan précis en tête, ou suivais-tu ton imagination à mesure que l’histoire avançait ?

Denis Colombi : L’écriture du premier jet a dû me prendre à peu près deux mois. Le temps de préparation et ensuite de reprise du texte est par contre plus difficile à évaluer. Disons, six mois, peut-être ? Question méthode, la seule que j’ai appliquée est empruntée à Terry Pratchett qui, dans une interview, disait qu’il s’était imposé d’écrire au moins 400 mots par jour. L’objectif en nombre de mots est sans doute moins important que le principe d’écrire tous les jours. C’est en tout cas ce que je fais quand j’ai besoin d’avancer sur un texte : bon ou mauvais, écrire quelque chose, y revenir plus tard au besoin, mais écrire. Cela marche sans doute d’autant mieux pour moi que je n’ai généralement pas un plan au cordeau – que ce soit pour un texte de fiction ou non d’ailleurs. Je réfléchis et j’invente surtout en écrivant. Bien sûr, j’avais une idée de la direction générale où je voulais aller : les pilotes qui perdent en popularité, les Anges, tout ça étaient des éléments que j’avais en tête dès le départ. Mais le plus gros est quand même venu au fur et à mesure, et notamment la fin, puisque j’ai commencé à écrire sans savoir exactement quand l’histoire se terminerait.

L’éditeur : Parle-nous un peu des héros de cette histoire. Comment sont-ils nés ? Et ton regard sur eux a-t-il changé au fil de l’écriture, au-delà de ce que tu avais prévu ?

Denis Colombi : La narratrice est née au moment où j’ai commencé le texte. Je savais bien sûr qu’il fallait quelqu’un pour raconter l’histoire, que ce serait une femme et qu’elle serait mécanicienne. Mais pour ce qui est de sa voix et de sa façon d’aborder les choses, je les ai définies au fur et à mesure que j’écrivais. Elle aurait pu être beaucoup plus sombre ou au contraire beaucoup plus légère et distante. Pour ce qui est des autres personnages du texte, ils sont surtout construits en fonction de modèles de fiction, pour représenter une certaine évolution dans les héros des histoires de Mécha – et peut-être dans les héros tout court : le « Major Tom » (dont le surnom n’a d’autre signification que mon amour pour la musique de Bowie) a l’apparence d’un protagoniste stéréotypé du cinéma hollywoodien de l’âge d’or, Raya évoque évidemment Rei d’Evangelion et tous les personnages d’ados torturés et étranges mais finalement attachants. J’avais envie d’inclure une sorte de méta-commentaire sur les histoires que l’on raconte et le rôle qu’elles jouent dans notre façon de percevoir le monde.

L’éditeur : As-tu eu des surprises lors de la rédaction de ce texte ? Des idées qui ont surgi lors de la phase d’exécution, et auxquelles tu ne t’attendais pas du tout lorsque tu en as commencé l’écriture ?

Denis Colombi : La fin ! Comme je l’ai dit, je ne savais pas trop où l’histoire s’arrêterait quand j’ai commencé à écrire. C’est venu au fur et à mesure, à un moment où cela me semblait naturel. Je pense que la fin est un peu ambigüe et cela me semble correspondre au ton général. Ce n’est pas une histoire d’héroïsme, je ne voulais pas une fin définitive et certainement pas que les Titanides soient vaincus et que la paix revienne sur Terre. D’ailleurs, je ne voulais pas intégrer une explication univoque de pourquoi les Titanides attaquent. Ils sont là, il faut lutter contre, et les enjeux de l’histoire sont ailleurs, du côté des humains et de ce que l’on fait avec cette situation.

L’éditeur : Quel message cherchais-tu à faire passer à travers cette histoire ? Quel est le propos sous-jacent de ton Å“uvre ?

Denis Colombi : Sans doute que le monde ne repose pas sur quelques géants qui nous prêteraient leurs épaules mais sur tout un tas de nains qui bossent dans l’ombre pour le faire tourner. Une idée qui me fascine, c’est que le travail est nécessairement collectif. OK, j’ai écrit ce texte, mais il doit beaucoup à différentes sources d’inspiration, et il doit encore plus aux éditions 1115 qui lui permettent d’exister auprès des lecteurs, et il doit aussi à ces lecteurs ou au moins à la façon dont je les imagine – et en remontant encore un peu, on peut dire qu’il doit à l’existence de différents fandoms, au travail de l’école qui fait qu’il y a des gens pour le lire, et au fonctionnement général de la société qui me permet d’avoir eu du temps pour le produire. De la même façon, les Méchas ont un pilote, mais celui-ci n’est rien sans ses mécanos, rien sans tout un tas de gens dont on ne soupçonne pas l’importance. Cette interdépendance au travers du travail, on a tendance, je crois, à l’oublier. Et c’est de ça dont je voulais parler.

L’éditeur : Pourrais-tu partager quelques références (livres, documents, personnalités, musiques, films, sites ou pages internet, etc.) en lien direct avec ce texte, afin que nos Voyageurs Littéraires puissent pousser plus avant leurs recherches et découvrir certaines facettes cachées de ton histoire ?

Denis Colombi : Certaines sont assez évidentes, je crois : si vous n’avez pas encore vu Pacific Rim, arrêtez tout et allez le visionner. Guillermo del Toro n’a pas eu l’oscar pour le bon film (même si j’aime beaucoup aussi La Forme de l’eau, qui parle lui aussi du travail invisible du reste). Mais je peux aussi recommander un classique de la sociologie, Les Mondes de l’art d’Howard Becker, qui aborde justement le caractère collectif du travail artistique, a priori l’un des plus individualisé qui soit. En bandes dessinées, la thématique du Mécha a été traitée avec beaucoup d’intelligence et d’originalité dans Le dernier Atlas de Vehlmann, De Bonneval, Tanquerelle et Blanchard : une uchronie où la France a développé puis abandonné des robots géants nucléaires dont l’un d’eux va devoir reprendre du service. Pour retrouver l’ambiance du travail sur un grand bâtiment, on peut lire le reportage dessiné de Raynal Pellicier et Titwane, sur le Charles de Gaulle. Et s’il fallait une bande-son à mon histoire, ce serait idéalement la reprise du Potemkine de Jean Ferrat par Ludwig von 88.

Création de la couverture

Pour illustrer la novella de Denis Colombi, nous décidons d'office de reprendre une scène du texte, pages 38-39, celle du Titanide coincé entre trois lasers, donnant lieu à la création du symbole des Anges. Pour ce faire, nous commençons par commander trois lasers identiques.

Ensuite, nous prenons un vieux carton que nous passons au noir grâce à une bombe de peinture, et que nous trouons en trois endroits pour placer les lasers en triangle.

Maintenant, il nous faut une forme simple, assez grosse et difforme pour être hérissée de pics et placée entre les trois lasers. Nous testons plusieurs solutions, nous tentons même l'impression d'une créature en résine, mais aucun des résultats ne nous convient, car nous souhaitons que l'espace entre les trois lasers soit assez occupé pour que la forme se voie correctement. Au final, nous optons pour la simplicité et le côté rudimentaire de la pomme de terre germée et couverte de cure-dents.

Et, aussi étonnant que cela puisse paraître, c'est cette solution simple et un peu grotesque qui fait le mieux le "job", comme qui dirait. Ainsi, nous pouvons remplir le carton de bâtons d'encens allumés et le couvrir d'une vitre pour commencer la séance photo. Et dès le début, il s'avère que le résultat est exploitable.

Les lasers tracent des lignes bien lisibles, la forme au centre occupe bien l'espace, nous allons pouvoir retoucher l'image pour obtenir la couverture que nous visions. Comme quoi, les solutions les plus simples sont parfois les meilleures.