Dans les coulisses - "Fragments d'Empyrium"

Entretien avec l'auteur à propos de son recueil de nouvelles et de son travail d'écriture.

L’éditeur : Quelle est la genèse de ce recueil de nouvelles ? Quel en a été le point de départ, le premier texte à voir le jour ?

Clément Rouault : Le premier texte du recueil, « F. », correspond à ma première vraie nouvelle de SF. Je suis acteur et j’ai toujours écrit pour le théâtre, la télévision et le cinéma mais « F. » est ma première incursion officielle dans la science-fiction.

Les quatre nouvelles suivantes ont été écrites dans cet élan et chacune porte en elle un discret hommage aux autrices et auteurs qui m’ont marqué. L’idée était d’écrire une science-fiction douce, humaniste et résolument divertissante.

L’éditeur : Quelles ont été tes principales sources d’inspiration ? Dans quel état d’esprit as-tu imaginé ces textes ? Dans quel contexte ?

Clément Rouault : L’autre. L’étranger. Et par extension : l’aliène. C’est ce qui m’a toujours fasciné dans la SF et qui restera toujours une question cruciale pour l’humanité, que l’on découvre ou non un jour des civilisations extra-terrestres. Voyez ce début de siècle : même avec une culture pop assez globalisée, nous sommes toujours exotiques (pour rester poli) aux yeux des « autres » et vice-versa. L’humain est fondamentalement raciste. Certains chercheurs pensent que cet atavisme nous viendrait des grands singes. Une harde de chimpanzés ne comptera jamais plus de cent cinquante individus, dûment répertoriés mentalement. On peut donc penser qu’au-delà d’un certain nombre, les primates modernes que nous sommes deviennent nerveux, se méfient et commencent à trouver que les autres sont quand même vachement moins bien que nous… Comme tout cela est déprimant, la science-fiction offre un asile plus sexy. Des civilisations extra-planétaires jusqu’aux simples projections de l’humanité dans le futur, du racisme anti-E.T jusqu’à la fascination, les sociétés de l’imaginaire dialoguent avec les nôtres.

Ces nouvelles sont donc des fables où Sapiens Sapiens se voit confronté à l’Autre et inversement.

L’éditeur : En quoi a consisté ton travail de recherche ou de documentation ? Sur quel(s) sujet(s) / thème(s) as-tu travaillé en particulier ?

Clément Rouault : J’ai appris qu’aucun diamant n’était identique. Qu’il existait une règle de 3 en survie. Qu’on pouvait écrire une nouvelle grâce au début d’une chanson. J’ai révisé le peu d’espagnol que m’avait transmis ma mère. Je me suis penché sur la différence entre le turc et l’azéri et entre les dinosaures et les crocodiliens.

Ça ressemble à une boutade, cette réponse, mais c’est vrai que je ne suis pas obsédé par la véracité absolue dans la fiction. Je vérifie donc certaines de mes intuitions et autres fulgurances suspectes, mais l’idée c’est plus de garder une cohérence qui ne fera pas dérailler l’attention du lecteur que de prouver à ce dernier que je maîtrise la théorie quantique sur le bout des doigts.

Sinon, le thème global du recueil, à ma grande honte, c’est la fin du monde. Les six nouvelles sont la fin d’un monde. C’est consternant de banalité aujourd’hui, c’est vu et rebattu mais j’ai toujours été fasciné par l’idée de « Chute ». Des empires, des destins… Ce qui périclite. Il se trouve que c’est à la mode mais c’est une mode très ancienne. L’annonce de la fin des Temps après un hypothétique Âge d’or. C’est tout le propos de la dernière nouvelle : « La Fin du ventre ». Il ne reste plus qu’un seul Humain dans Paris et il n’éprouve même plus le besoin de manger. Ce qui, pour un bon vivant comme moi, correspond à l’Apocalypse absolu.

L’éditeur : Combien de temps t’a-t-il fallu pour écrire ces textes ? Correspondent-ils à un projet précis sur une période donnée ou, au contraire, leur rédaction s’étale-t-elle sur le temps long, de façon décousue ?

Clément Rouault : Une petite année pour les cinq premiers parce qu’ils faisaient partie d’un ensemble beaucoup plus grand. Et deux mois pour la dernière nouvelle que j’ai écrit plus récemment et qui se rapproche plus des monologues que je peux écrire pour le théâtre.

L’éditeur : Parle-nous un peu des différents personnages de ces histoires. Lesquels se sont avérés plus marquants, ou plus ‘importants’ que les autres, et comment sont-ils nés ?

Clément Rouault : Mon personnage préféré est « petit v ». Dans la nouvelle, il est décrit comme une créature aliène mystérieuse, une minuscule boule de poils aux griffes acérées, incapable de communiquer et menaçante, mais ça c’est le point de vue des autres, des humains. En vérité, c’est un enfant. Un orphelin qui se cherche des amis mais dont le langage est hors de portée des perceptions humaines.

La nouvelle m’a été directement inspiré par la chanson d’Otis Redding : « A Change is gonna come ». D’ailleurs la plupart de ce que j’écris découle souvent d’une première phrase qui me tourne dans la tête : « D’emblée ça n’allait pas. » ; « Si j’étais humaine, je dirais que je suis amoureuse » ; et donc pour « v » la première phrase d’Otis : « I was born by the river » qui est devenue « v. était né au bord d’une rivière blanche. »

Les autres personnages du recueil sont tout aussi mystérieux. Certains n’ont même pas de nom. Ni d’âge. Sont fort peu décrits physiquement. C’est « Le Fils », « La Mère », le plus souvent un « Je » dont on sait à peine si il ou elle est est aliène ou humain-e. Seul le flot de leur monologue intérieur nous permet de les visualiser… Sur des textes aussi courts, c’est amusant de laisser la lectrice ou le lecteur se construire ses propres images, voire de jouer avec, comme dans « S. » où le narrateur se révèle être une femme au milieu du récit.

Dans « L’Etang » que j’ai lu récemment, Claire-Louise Bennett parle très bien de l’impossibilité pour un auteur de faire parfaitement correspondre ses descriptions de personnages aux images mentales que s’en feront les lecteurs car à la fin c’est leur subjectivité qui l’emportera.

L’éditeur : As-tu eu des surprises lors de la rédaction de ces textes ? Des idées qui ont surgi lors de la phase d’exécution, et auxquelles tu ne t’attendais pas du tout lorsque tu en as commencé l’écriture ?

Clément Rouault : Bien sûr. J’écris comme un acteur-metteur en scène. Je place mes personnages dans une situation donnée et je les « joue ». Ils vivent donc leur vie et me « dictent » souvent leur texte au fur et à mesure.

L’éditeur : Est-ce que certains textes cachent un message spécifique, et si oui, lequel ? Ou est-ce que le propos sous-jacent de ces œuvres est ailleurs, dans ce qu’elles doivent provoquer d’émotions, voire de réactions ?

Clément Rouault : Se presser de rire de tout. Embrasser le sublime comme le dérisoire.

L’éditeur : Pourrais-tu partager quelques références (livres, documents, personnalités, musiques, films, sites ou pages internet, etc.) en lien direct avec l’écriture de ces textes ?

Clément Rouault : Le cycle de la Culture de Iain M. Banks. La saga des Voyageurs de Becky Chambers. La Cinquième Tête de Cerbère de Gene Wolfe. Mort à Crédit de Céline.

Pour la BO : Tout Portishead, The Mirror pool de Lisa Gerrard, Arcade Fire, Schubert, Satie, Brahms et un album que je recommande pour tout lecteur de space opera : The Space between us de Craig Armstrong.