Dans les coulisses - "Parcelles et territoires"

Entretien avec l'autrice à propos de sa novella et de son travail d'écriture.

L’éditeur : Quelle est la genèse de ce texte ? Quel en a été le point de départ ? Quelle a été la première idée à te venir ?

Dola Rosselet : Ce récit prend racine dans une expérience personnelle. Pendant quelques années, j’ai occupé une parcelle dans un des jardins communautaires à la mode allemande : les Kleingarten. Il y a toujours un voisin pour regarder par-dessus la haie et commenter l’arrosage de votre pelouse ou de vos tomates. Un jour, en pensant à un de ces enquiquineurs, je me suis dit « toi tu vas te retrouver dans une histoire et tu n’auras pas le plus beau rôle ! » J’ai eu envie de projeter cette expérience dans le futur, de pousser les curseurs à fond et c’est ainsi que j’ai écrit, des années plus tard, la première scène. L’exaspération d‘Anselme, c’est la mienne à la puissance cent, car pour lui la porte de sortie n’est pas si facile à trouver.

L’éditeur : Quelles ont été tes principales sources d’inspiration ? Dans quel état d’esprit as-tu imaginé cette histoire ? Dans quel contexte ?

Dola Rosselet : Berlin a été une source formidable d’inspiration : ses quartiers, la nature qui l’entoure, cette propension à recycler ou transformer les lieux m’a toujours fascinée et j’ai tenté de retranscrire cela dans le récit. Par ailleurs, je suis – comme beaucoup d’entre-nous – préoccupée par les questions écologiques et plus généralement par le futur. Plutôt que de proposer une vision post-apocalyptique j’ai eu envie d’opter pour un lent délitement de notre civilisation, en choisissant comme unité de lieu une métropole dans laquelle le gouvernement tente de garder le contrôle et de sauver de ce qui reste des meubles.

L’éditeur : En quoi a consisté ton travail de recherche ou de documentation ? Sur quel(s) sujet(s) / thème(s) as-tu travaillé en particulier ?

Dola Rosselet : Pour ce texte je n’ai pas effectué de travail de documentation spécifique. Je lis régulièrement des articles scientifiques sur le changement climatique, mais aussi sur les prévisions démographiques, les virus, leur propagation etc. et même les dirigeables solaires. Toute cette matière m’a imprégnée et ressort par petites touches dans ce texte.

L’éditeur : Combien de temps t’a-t-il fallu pour écrire ce texte ? As-tu suivi une méthode spécifique ? Avais-tu un plan précis en tête, ou suivais-tu ton imagination à mesure que l’histoire avançait ?

Dola Rosselet : J’ai vraiment du mal à me souvenir, je dirais trois ou quatre mois, par à-coups. Je n’ai pas de méthode ; ma façon de faire consiste à écrire et, au fur et à mesure que je tape sur le clavier, je visualise les scènes suivantes. Comme je n’écris pas tous les jours, je pense souvent à mon texte entre deux sessions. Je réfléchis à la suite, aux personnages qui viennent d’apparaître. Qui sont-ils, que veulent-ils, que va-t-il leur arriver ? Durant ces moments de non-écriture, je tire les fils de mon histoire pour voir ce que je peux broder avec. Voilà ce qui tient lieu de plan chez moi. Je fais donc beaucoup de retouches lors de la phase de corrections.

L’éditeur : Parle-nous un peu des héros de cette histoire. Comment sont-ils nés ? Et ton regard sur eux a-t-il changé au fil de l’écriture, au-delà de ce que tu avais prévu ?

Dola Rosselet : Sauf pour Anselme, qui était présent dès le début, les autres sont né au fil des pages. Quand j’ai commencé à écrire, je ne savais pas que Nastia, Sinan, Rüdiger et Astrid viendraient le rejoindre… Quand un personnage surgit, je m’arrête d’écrire et lui (me) demande : qui est-tu ? Je prends le temps de dessiner ses contours, de capter son essence, je le nomme. Les prénoms revêtent une grande importance pour moi. Une fois que je sais qui ils sont, je reprends le fil de l’écriture. J’ai pour mes personnages beaucoup d’empathie, j’essaie de les comprendre sans les juger. Je me glisse dans leur peau l’un après l’autre, j‘adopte leur manière de voir les choses.

L’éditeur : As-tu eu des surprises lors de la rédaction de ce texte ? Des idées qui ont surgi lors de la phase d’exécution, et auxquelles tu ne t’attendais pas du tout lorsque tu en as commencé l’écriture ?

Dola Rosselet : J’ai toujours des surprises quand j’écris vu que je n’ai qu’une très vague idée de ce qui va se passer. Quand Nastia surgit sur le palier de l’appartement, je suis comme Anselme, fasciné par cette lumineuse apparition, et j’en sais autant que lui, c’est-à-dire rien.

En revanche, l‘envie de reprendre cette forme narrative déjà testée sur une nouvelle était bien présente : passer d’un personnage à l’autre. C’est un peu comme une course de relais, chaque personnage tend le flambeau au suivant, et ensemble ils racontent une seule histoire. À la fin les personnages reviennent dans le même ordre d’apparition et ferment la boucle.

L’éditeur : Quel message cherchais-tu à faire passer à travers cette histoire ? Quel est le propos sous-jacent de ton œuvre ?

Dola Rosselet : Quand on parle d’écoterrorisme, la violence est du côté des résistants, de la minorité dressée contre le système. J’avais envie d’explorer ce que pourrait être la violence écologique quand elle se situe à l’autre extrémité de la matraque. Cette vie dans les Kleingarten ressemble à une utopie pour certains, mais pour d’autres elle a des accents de dystopie.

En outre, cela m’intéressait d’imaginer le devenir d’une ville dans ce contexte. À quel point le ciment qui la maintient est-il solide ? De quoi est-il constitué si ce n’est d’infrastructures, de moyens de communications, d’outils de contrôle ? Au fur et à mesure que la science avance, les villes sont de plus en vastes, de plus en plus peuplées. Faisons un peu marche arrière pour voir.

En filigrane, se pose la question de savoir comment les humains s’adaptent à ces profondes mutations. Il n’y a pas qu’une seule réponse.

L’éditeur : Pourrais-tu partager quelques références (livres, documents, personnalités, musiques, films, sites ou pages internet, etc.) en lien direct avec ce texte, afin que nos Voyageurs Littéraires puissent pousser plus avant leurs recherches et découvrir certaines facettes cachées de ton histoire ?

Dola Rosselet : Avec plaisir.

Les Métro de Dimitre Glukosky puis de Pierre Bordage m’ont beaucoup inspirée pour la Zone Aéroportuaire Libre. Le lieu perd son usage initial pour devenir autre chose.

Le superbe roman En panne sèche d’Andreas Esbach parle de la fin du pétrole, et quand cette ressource s’est épuisée, le monde change : le rapport au temps, aux distances n’est plus le même. Sans facilitateur, la mondialisation s’effiloche.

Les prénoms des personnages revêtent une grande importance pour moi, soit parce qu’ils font écho à un vraie personne, soit parce que leur signification m’aide à les caractériser et in fine à les comprendre.

J’aime bien regarder les sites de prénoms : l’étymologie, le supposé tempérament, les personnalités qui les ont portés me donnent matière à réflexion.

Anselme : j’ai choisi ce prénom en ayant à l’esprit le travail d’Anselm Kiefer, artiste plasticien. Mon personnage possède la même densité, la même obscurité que ses tableaux et est hanté par les tourments de son siècle.

Il est difficile de rendre compte de la puissance de ces œuvres en regardant une image en deux dimensions sur internet.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Anselm_Kiefer

Anastasia (Nastia) : je voulais pour cette femme une origine slave, elle a hérité de ses ancêtres une certaine âpreté. Elle est « dure au mal » et capable de trancher dans le vif. https://heloa.app/fr/prenoms/anastasia

Sinan : https://www.may.app/prenoms/sinan/ : « Sinan signifie "fer de lance" ou "pointe" en turc, indiquant une personne qui mène ou guide avec précision. »

Rüdiger : https://www.wisdomlib.org/fr/names/rudiger : « Ce nom évoque des qualités guerrières et une certaine noblesse. » Je l’ai choisi en pensant d’abord à un lointain collègue, plutôt rigide, et il s’est avéré qu’il collait parfaitement au personnage.

Astrid : https://www.prenoms.com/prenom-fille/astrid-473 : « Ce sont des femmes attentives qui savent écouter et qui ont le cœur sur la main »

j’aime beaucoup ce prénom que je trouve très beau, très lumineux et j’avais envie de l’utiliser.

Enfin si vous demandez à quoi peut bien ressembler un dirigeable solaire, visitez ces sites :

https://www.generation-nt.com/actualites/ballon-solaire-stratosphere-sceye-communication-2074010

Entre le moment où j’ai écrit le texte et aujourd’hui, plusieurs entreprises se sont mises sur les rangs.