Dans les coulisses - "Un Orage sur Saturne"

Entretien avec l'auteur, Pierre Cuvelier, à propos de l'écriture de sa novella.

L’éditeur : Quelle est la genèse de ce texte ? Quel en a été le point de départ ? Quelle a été la première idée à te venir ?

Pierre Cuvelier : Tout a commencé avec l’idée du personnage d’Anthélie Vernet, qui est au cœur du récit (et qui figurait d’ailleurs dans le titre de travail du manuscrit) : une artiste-peintre qui voyage dans l’espace pour peindre des paysages montrant d’autres planètes. Ce personnage allait de pair avec une sorte d’anachronisme, la vision d’une peintre utilisant des pinceaux, une palette et un chevalet au beau milieu d’un genre littéraire qui met habituellement en vedette des technologies sophistiquées.

L’éditeur : Quelles ont été tes principales sources d’inspiration ? Dans quel état d’esprit as-tu imaginé cette histoire ? Dans quel contexte ?

Pierre Cuvelier : Parmi les premières notes que j’ai prises au brouillon figure la phrase : « Un côté Wang-Fô fusionné avec Vigée-Lebrun, dans l’espace ». Mais j’ai tout de suite mis de côté l’aspect fantastique de la nouvelle de Marguerite Yourcenar, pour ne garder que l’idée d’un artiste errant et doué d’un génie manifeste. Comme j’ai fait des études de Lettres classiques, mes premières références ont été antiques : au départ, Anthélie avait un côté Archimède et elle était censée se faire tuer par un soldat à la fin pendant qu’elle était occupée à peindre, mais j’ai laissé tomber cette idée par la suite. J’ai aussi pensé aux Vies parallèles de Plutarque, pour sa propension à donner une idée de la personnalité de quelqu’un en passant par des anecdotes et des phrases marquantes. C’est bien utile pour le format restreint qu’est la novella. L’idée m’exaltait, mais d’un autre côté, c’était la première fois que je m’aventurais autant du côté de la « hard SF », avec un univers d’anticipation sérieuse et réaliste qu’il fallait que je décrive de façon crédible.

L’éditeur : En quoi a consisté ton travail de recherche ou de documentation ? Sur quel(s) sujet(s) / thème(s) as-tu travaillé en particulier ?

Pierre Cuvelier : Le plus gros de mon travail de documentation a porté sur ce qu’on sait des autres planètes du système solaire, afin de décrire les paysages peints par Anthélie. Une difficulté particulière a consisté à tenter de respecter les couleurs réelles. Or, beaucoup de clichés diffusés par la NASA ou le CERN montrent des couleurs différentes, conçues pour faire ressortir tel ou tel contraste dans l’atmosphère ou la composition des roches, afin que le résultat soit facilement utilisable à des fins de recherche. J’ai aussi rassemblé des informations sur les voyages spatiaux, les conditions de vie possibles des spationautes, et tout particulièrement des durées de voyage vraisemblables d’une planète à l’autre. Enfin, même si personne n’a jamais peint comme Anthélie Vernet, j’ai appris avec grand plaisir que des spationautes avaient déjà peint en impesanteur, comme l’Américaine Nicole Stott, que je cite dans la novella. Avant elle, il y avait eu un dessin fait en impesanteur par le Soviétique Alexeï Leonov (qui a aussi peint des tableaux, mais une fois de retour sur Terre).

L’éditeur : Combien de temps t’a-t-il fallu pour écrire ce texte ? As-tu suivi une méthode spécifique ? Avais-tu un plan précis en tête, ou suivais-tu ton imagination à mesure que l’histoire avançait ?

Pierre Cuvelier : J’ai noté les premières idées début janvier 2021. J’y ai travaillé de manière assez intensive, sur la documentation et le plan, pendant environ un mois et demi. J’ai écrit le premier jet entre la mi-février et le mois d’avril, en effectuant finalement pas mal de recherches supplémentaires au fur et à mesure, car beaucoup de questions surgissaient au fil des étapes. Comme je l’ai dit, j’avais rédigé d’abord un plan, que j’ai tout de même beaucoup modifié au fur et à mesure, en particulier pour le dernier tiers. Par exemple, au départ, le narrateur devait aller jusqu’à Pluton et Charon, mais les étapes seraient devenues trop répétitives et donc redondantes. J’ai fait un premier tour de corrections en avril-mai 2022, à partir des retours de deux bêta-lectrices de ma famille et de mes propres impressions. Puis le texte est resté reposer dans un tiroir. Je me demandais toujours si c’était une nouvelle trop longue, un roman trop court ou une novella convenable. Je l’ai relu et beaucoup retravaillé en janvier et février 2024 avant de le proposer à 1115 pour son appel à textes annuel.

L’éditeur : Parle-nous un peu des héros de cette histoire. Comment sont-ils nés ? Et ton regard sur eux a-t-il changé au fil de l’écriture, au-delà de ce que tu avais prévu ?

Pierre Cuvelier : Un orage sur Saturne est l’histoire de la fascination d’un personnage ordinaire (le narrateur) pour un personnage extraordinaire (Anthélie). Comme je ressentais moi-même de l’admiration et de la fascination pour l’idée du personnage d’Anthélie, j’ai pu les communiquer au narrateur sans grand problème. Anthélie est vraiment un rêve, presque une personne que j’aimerais être : j’aime énormément la peinture, mais je serais bien incapable de peindre, il n’y a que les mots que je manie à un niveau suffisant pour espérer obtenir quelque chose de satisfaisant. Alors, j’ai inventé un personnage de peintre et je lui ai dit : « Vas-y, toi ! Moi, je me contente de regarder derrière ton épaule et d’écrire à quoi ressemble la toile ! ». Dans un second temps, je me suis rendu compte a posteriori que les goûts et le mode de vie d’Anthélie, son besoin de solitude, son intérêt dévorant pour une même activité et son embarras en présence des autres, pouvaient rappeler quelqu’un situé sur le spectre de l’autisme. J’ai un petit peu orienté ses évocations pour que cette piste soit possible et cohérente, mais sans que cela devienne un thème à part entière (il était un peu tard dans l’écriture du récit pour ça). Le personnage du narrateur, lui, a pris beaucoup de place au fil du récit. Au départ, c’était vraiment un personnage transparent, un pur témoin censé s’effacer derrière ce qu’il regardait, un peu comme dans les romans de Julien Gracq. D’ailleurs, il ne nous dit pas son nom, et il y a des pans entiers de sa vie sur lesquels on ne sait à peu près rien (son enfance sur Terre, ses parents…). Il se caractérise par son rapport aux normes de son époque : au début, il veut être normal, et même « dans le vent », en acceptant ce métier qui a l’air assez prestigieux. C’est quelqu’un de très organisé et de très productiviste, qui a littéralement un plan de carrière à l’échelle de toute sa vie et qui veut organiser toute sa vie autour de son travail. Il en paie le prix au fil des années, et sa rencontre avec Anthélie lui sert de catalyseur pour repenser son rapport au travail, au temps, à l’art et finalement son rapport au monde et le sens qu’il veut donner à sa vie. Tout cela n’était pas dans l’idée première, mais a pris forme au fil du plan et de l’écriture.

L’éditeur : As-tu eu des surprises lors de la rédaction de ce texte ? Des idées qui ont surgi lors de la phase d’exécution, et auxquelles tu ne t’attendais pas du tout lorsque tu en as commencé l’écriture ?

Pierre Cuvelier : Je parlais du narrateur. Le thème du rapport au travail s’est invité dans la novella à mesure que ce personnage prenait forme. Sur la fin, j’ai pu y raccrocher des références comme les réflexions des préraphaélites sur l’art et le travail, les conférences de William Morris par exemple, avec l’idée que les ouvriers (et les gens en général) méritent d’avoir accès à l’art, parce que c’est une question de dignité humaine, et qu’ils méritent aussi d’avoir un environnement de travail qui soit beau et pas seulement utilitaire. Cela ne se voit pas beaucoup dans le texte, mais ça m’a été utile pour orienter un peu les réflexions du narrateur. Un autre sujet auquel je ne m’attendais pas a été le confinement et le fait que le narrateur fasse un burn-out. J’ai passé moi-même les premiers confinements du covid-19 en 2020-2021 à cravacher sur mon travail chez moi, entre mon métier qui n’était pas évident pendant cette période (je suis professeur en collège) et mes projets créatifs dans lesquels je tenais absolument à avancer (il faut dire qu’ils m’aidaient à penser à autre chose qu’à la pandémie). Je pense qu’à un moment donné j’ai dû en faire un peu trop, ou subir un petit contrecoup de cette période nécessairement anxiogène. Heureusement, contrairement au narrateur, je n’ai pas fait de réel burn-out (il faut des années pour s’en remettre), mais je suppose que j’ai glissé ce thème dans la novella parce qu’il me travaillait.

L’éditeur : Quel message cherchais-tu à faire passer à travers cette histoire ? Quel est le propos sous-jacent de ton œuvre ?

Pierre Cuvelier : Dans sa forme finale, le récit aborde plusieurs thèmes dont j’ai déjà eu l’occasion de parler plus haut. Mais, au départ, il y a tout de même un rêve résolument simple et candide : à la question « Que feriez-vous si vous pouviez voyager dans l’espace ? », je réponds tout de suite : « j’irais peindre d’autres planètes ! » Je crois qu’Anthélie et son rapport au monde ont aussi quelque chose à nous dire sur le temps et l’imprévu, l’idée qu’on ne peut ni tout planifier, ni tout confier à des technologies supposément « avancées ». Mais le personnage d’Anthélie n’est pas non plus un exemple d’un meilleur mode de vie : c’est quelqu’un qui a ses problèmes, ses contradictions, des zones d’ombre qu’on ne fait que deviner.

L’éditeur : Pourrais-tu partager quelques références (livres, documents, personnalités, musiques, films, sites ou pages internet, etc.) en lien direct avec ce texte, afin que nos Voyageurs Littéraires puissent pousser plus avant leurs recherches et découvrir certaines facettes cachées de ton histoire ?

Pierre Cuvelier : Je ne saurais trop recommander les sites du CERN et de la NASA, qui sont des mines d’informations et de photos merveilleuses. Wikipédia est bien utile aussi, tout comme Wikimedia Commons, la base de données multimédia qui sert à illustrer Wikipédia. Pour ma documentation, outre des livres d’astronomie, j’ai visionné plusieurs superbes documentaires sur Arte, notamment Dernier voyage vers Saturne, documentaire américain réalisé par Terry Randall en 2017, sur la sonde Cassini. Enfin, je ne peux pas ne pas recommander la musique de Vangelis, qui est très, très loin de se résumer à ses bandes originales de films. Il a d’ailleurs travaillé avec la NASA pour plusieurs de ses derniers albums, Mythodea, Rosetta et Juno to Jupiter, dont l’écoute m’a fait voyager aussi efficacement que le meilleur vaisseau spatial. Mais toute sa discographie vaut l’écoute.