Dans les coulisses - "Mange-mémoire"

Entretien avec l'autrice à propos de sa novella et son travail d'écriture.

L’éditeur : Quelle est la genèse de ce texte ? Quel en a été le point de départ ? Quelle a été la première idée à te venir ?

Lucile Poulain : Tout est parti d’une illustration de l’artiste canadienne Serena Malyon montrant un personnage dont la tête, les épaules, et le torse sont couverts de petites maisons. Cette œuvre m’a beaucoup marquée et a fait jaillir l’idée d’un univers où l’humanité vivrait sur des géants.

À peu près à la même époque, j’ai entendu parler de la damnatio memoriae dans un épisode du podcast Passion Antiquité. Il s’agit d’une pratique de la Rome antique consistant à effacer le nom d’une personnalité jugée néfaste des archives et des monuments, afin de le rayer de la mémoire collective. Je me suis demandé à quoi ressemblerait un monde où cette condamnation ne serait pas uniquement symbolique et institutionnelle, mais où les condamnés seraient réellement effacés de la mémoire du monde.

L’univers de Mange-Mémoire est né de la rencontre de ces deux idées. Il a mûri en moi, puis un appel à textes consacré au thème de la mémoire m’a poussé à imaginer le récit développé dans la novella.

L’éditeur : Quelles ont été tes principales sources d’inspiration ? Dans quel état d’esprit as-tu imaginé cette histoire ? Dans quel contexte ?

Lucile Poulain : La novella de Ken Kiu, L’homme qui mit fin à l’histoire (Le Bélial, Une heure lumière) m’a beaucoup marquée. Dans ce texte, des scientifiques inventent une machine à explorer le passé. Leur invention soulève de nombreuses questions dans la façon d’étudier l’histoire. Le récit aborde notamment deux principes qui se répondent : le devoir de mémoire et le droit à l’oubli. Ces deux éléments ont beaucoup influencé l’écriture de Mange-Mémoire.

Écrire sur la mémoire et l’oubli m’a amené à songer à mes propres souvenirs, ainsi qu’au vécu que j’ai oublié et dont je ne connais le détail que parce que ma famille m’en a parlé. Le rapport à la mémoire est quelque chose de très intime, mouvant, surprenant parfois. Il m’est plus d’une fois arrivé de me demander pourquoi je me rappelais de tel détail complètement anecdotique. Et à côté de la mémoire qui se forme en nous, il y a les souvenirs de nous-mêmes que nous laissons dans la mémoire des autres. C’est un terreau fertile pour l’imagination.

L’éditeur : En quoi a consisté ton travail de recherche ou de documentation ? Sur quel(s) sujet(s) / thème(s) as-tu travaillé en particulier ?

Lucile Poulain : J’ai voulu dépeindre un univers qui ne soit calqué sur aucune époque ou civilisation existante. Je n’ai donc pas eu de recherches particulières à faire pour creuser le décor et le contexte. En revanche, j’ai souhaité donner à la dimension scientifique du texte une sensation de réel. Je me suis documentée sur les processus de fossilisation pour décrire celui des mémoires, et j’ai également mené des recherches sur les cristaux, notamment sur la façon de les caractériser et les termes utilisés pour les décrire, afin d’alimenter les études de Grenadine.

L’éditeur : Combien de temps t’a-t-il fallu pour écrire ce texte ? As-tu suivi une méthode spécifique ? Avais-tu un plan précis en tête, ou suivais-tu ton imagination à mesure que l’histoire avançait ?

Lucile Poulain : L’écriture du texte s’est faite en deux fois : j’ai tout d’abord travaillé sur une nouvelle pour répondre à un appel à textes, puis, cette nouvelle ayant été refusée, je l’ai transformée en novella pour la soumettre aux éditions 1115, ce qui m’a permis d’étoffer l’univers et de laisser plus de temps à l’intrigue pour se déployer.

J’ai besoin d’avoir une idée de l’horizon à atteindre pour me lancer dans un récit, j’avais donc les grandes lignes de la fin en tête quand j’ai commencé à écrire ce texte. En revanche, je n’ai pas dressé de plan précis de l’intrigue. On dit souvent qu’il y a les auteurs architectes qui construisent leurs histoires avant de passer à l’écriture, et les auteurs jardiniers qui se lancent sans aucune structure. Je suis plutôt une architecte paysagiste. Je dessine un cadre général, puis je sème à l’intérieur les graines de mon récit, et je découvre la façon dont elles germent et grandissent au fur et à mesure de l’écriture.

L’éditeur : Parle-nous un peu des héros de cette histoire. Comment sont-ils nés ? Et ton regard sur eux a-t-il changé au fil de l’écriture, au-delà de ce que tu avais prévu ?

Lucile Poulain : L’idée de suivre le parcours d’un bourreau appliquant la sentence de l’oubli m’est venue très rapidement, tant je trouvais ce type de personnage intéressant à suivre. Ce bourreau est spontanément devenu une bourrelle d’une cinquantaine d’années. J’aime écrire des femmes de cet âge, peut-être parce qu’on en trouve assez peu en littérature. Je ne la voulais ni résignée, ni révoltée, juste quelqu’un traçant sa vie dans un univers qui lui assigne une place difficile à tenir.

J’ai créé Grenadine en fonction de Caravelle, à la fois pour qu’il se dessine en contraste par rapport à elle, mais aussi pour qu’ils se rejoignent sur certains éléments de leur personnalité, et que leur amitié naisse naturellement au fil de leur relation. Sans doute parce qu’il s’est construit dans un second temps, j’avais au début plus de mal à cerner Grenadine. Ça a été stimulant de la voir prendre vie petit à petit, et dévoiler ses secrets.

L’éditeur : As-tu eu des surprises lors de la rédaction de ce texte ? Des idées qui ont surgi lors de la phase d’exécution, et auxquelles tu ne t’attendais pas du tout lorsque tu en as commencé l’écriture ?

Lucile Poulain : J’avais beau porter l’univers en moi depuis deux-trois ans, une grande partie du background s’est révélé au fil du récit, à commencer par le fait que les Mange-Mémoire sont eux-mêmes d’anciens condamnés à l’oubli. Le passé de Caravelle s’est donc précisé au fur et à mesure que j’avançais dans l’intrigue, et Grenadine s’y est invité sans que je l’aie vraiment anticipé. C’était une belle surprise, qui a donné un point de départ à leur amitié, et un côté très personnel à la démarche de Grenadine.

L’éditeur : Quel message cherchais-tu à faire passer à travers cette histoire ? Quel est le propos sous-jacent de ton œuvre ?

Lucile Poulain : Plus qu’un message, je voulais faire passer une réflexion sur la façon dont la mémoire et l’oubli nous façonnent, à la fois en tant qu’individu, mais aussi en tant que société.

Je voulais également aborder un univers qui soit globalement positif, même s’il comporte aussi sa part d’ombre : un monde sans guerre, sans querelle de territoire, dans lequel deux espèces très différentes (les humains et les géants) cohabitent pacifiquement, malgré leur incapacité à communiquer.

Travaillant en bibliothèque universitaire, cela m’amusait aussi d’écrire un monde dans lequel savants et chercheurs sont respectés, et représentent l’élite de la société.

L’éditeur : Pourrais-tu partager quelques références (livres, documents, personnalités, musiques, films, sites ou pages internet, etc.) en lien direct avec ce texte, afin que nos Voyageurs Littéraires puissent pousser plus avant leurs recherches et découvrir certaines facettes cachées de ton histoire ?

Lucile Poulain : Ce texte doit beaucoup au travail d’illustrateurs.

J’ai déjà cité Serena Malyon, à l’origine de la création de l’univers par deux de ses œuvres qui m’ont beaucoup marquée : https://www.serenamalyon.com/?pgid=l0y8nw6k-2f2bb532-852d-4df5-90d9-fcef1d2f5499 et https://www.serenamalyon.com/?pgid=l0y8nw6k-fd085c31-c9c3-4418-8754-c6df9c89ef80

L’artiste québécois Grégory Fromenteau a également alimenté mon imaginaire avec ses œuvres d’animaux géants : https://www.artstation.com/greg-f/albums/2735526

L’ambiance un peu étrange, onirique de l’univers m’a, elle, été inspirée par les créations de l’artiste nantais Olivier Menanteau : https://xn--mn-fkaa.fr/personnal-garden, https://xn--mn-fkaa.fr/ink-muses, https://xn--mn-fkaa.fr/inktober-2016.

Côté lecture, outre le texte de Ken Liu évoqué plus haut, le manga en quatre tomes, Emanon, offre un beau récit intimiste et mélancolique sur une jeune femme portant en elle une mémoire vieille de plus de trois milliards d’années, qui remonte à l’apparition de la vie sur Terre.

Enfin, pour toute personne qui passerait à Paris, je ne peux que recommander la visite de la galerie de géologie et de minéralogie du Museum national d’histoire naturelle, ainsi que celle du musée des minéraux de Sorbonne Université, deux lieux à visiter pour explorer les merveilles créées dans les entrailles de la Terre. L’ouvrage Trésors de la Terre en donne un bon aperçu : https://editions.grandpalaisrmn.fr/fr/editions/GB398078