Entretien avec l'auteur à propos de son recueil de nouvelles et son travail d'écriture.
L’éditeur: Quelle est la genèse de ce recueil de nouvelles? Quel en a été le point de départ, le premier texte à voir le jour?
Pierre Léauté : À l’origine, les trois textes de la Trilogie du singe sont parus dans chacune des trois anthologies « Dimension Uchronie » que Bertrand Campeis a dirigées entre 2018 et 2019 aux éditions Rivière Blanche. Des trois textes, « Code Noir » fut le premier à être imaginé avec pour point de départ les volontés plurielles de travailler sur le personnage de Mesrine, sur une guerre d’Indochine enlisée et plus largement sur la question de la lutte pour les droits civiques. La dimension sociale de « Code Noir » était évidente dès le départ. Imaginer une France esclavagiste dans les sixties, c'est s'interroger sur une réalité malheureusement contemporaine : tous les êtres humains ne sont pas libres. Que ce soit au final en 1964 pendant une guerre qui voit combattre des régiments noirs assimilés à des singes, ou en 2026, à l’ère de l’aliénation par l’IA et de la montée du raccourci politique.
L’éditeur: Quelles ont été tes principales sources d’inspiration? Dans quel état d’esprit as-tu imaginé ces textes? Dans quel contexte?
Pierre Léauté : Que ce soit pour « Kaiser Kong », « La grande brisure » ou « Code Noir », mon inspiration puise à la fois dans le cinéma pulp, la veine fantastique française et la bande-dessinée. L’important, c’est que le lecteur soit frappé par des images fortes ! Imaginez par exemple que le petit-fils du docteur Frankenstein fasse revivre King Kong en 1936, puis que le troisième Reich mettre la main sur le gorille pour qu'il se déchaîne en pleine guerre d'Espagne ! J’avoue que la vision de Kong juché sur la cathédrale de Nuremberg et pourrissant le meeting local avait quelque chose de jouissif.
L’éditeur: En quoi a consisté ton travail de recherche ou de documentation? Sur quel(s) sujet(s) / thème(s) as-tu travaillé en particulier?
Pierre Léauté : Le texte La grande brisure en particulier a réclamé des recherches assez poussées par dans le domaine de la marine en général et de l'activité corsaire à Saint-Malo en particulier. Je souhaitais travailler sur l'identité bretonne, sur une possible expansion coloniale, que dis-je impériale. Je connaissais l'existence de comptoirs bretons au Brésil au XVIIe siècle, de la guerre de course illégale menée par certains navigateurs jusqu'au XVIIIe siècle, aussi ai-je cherché comment traiter ce thème. Le déclic vint de la visite avec ma compagne de la cathédrale de Nantes qui renferme le mausolée de François II, duc de Bretagne. Le tombeau est remarquable, flanqué aux quatre coins de statues représentant des vertus cardinales : Justice, Force, Tempérance et Prudence. Il est un exercice délicat d'exprimer l'âme d'un peuple, et je trouvais que donner à quatre navires corsaires bretons les noms de ces vertus constituait un point de départ intéressant. La nouvelle s'articule donc en quatre parties autour d'un marin, Saint-Artur, un capitaine de marine mandaté pour récupérer un trésor en Nouvelle-Armorique, l'un des derniers bastions de l'Empire colonial breton. Évidemment, des surprises de taille jalonnent ce texte !
L’éditeur: Combien de temps t’a-t-il fallu pour écrire ces textes? Correspondent-ils à un projet précis sur une période donnée ou, au contraire, leur rédaction s’étale-t-elle sur le temps long, de façon décousue ?
Pierre Léauté : Le temps de l’écriture se concentre en quelques semaines, mais la recherche documentaire peut s’avérer, elle, plus fastidieuse. Pour La grande brisure, mon vocabulaire a dû s’étoffer quelque peu pour atteindre le niveau de vraisemblance souhaité ! Le fait d’avoir une deadline permet aussi d’activer les choses.
L’éditeur: As-tu eu des surprises lors de la rédaction de ces textes? Des idées qui ont surgi lors de la phase d’exécution, et auxquelles tu ne t’attendais pas du tout lorsque tu en as commencé l’écriture?
Pierre Léauté : La forme apparaît parfois avec le contenu. Pour Code noir, le découpage très particulier de la nouvelle est apparu après la lecture du comics Umbrella Academy tome 1. L’idée était d’avoir une narration déliée entre 4 ou 5 parties qui à la fois racontaient une histoire originale et poursuivaient le fil rouge. Je suis un auteur plutôt jardinier qu’architecte, à la démarche parfois intuitive, aussi les détours surprise font partie de la randonnée littéraire.
L’éditeur: Est-ce que certains textes cachent un message spécifique, et si oui, lequel? Ou est-ce que le propos sous-jacent de ces œuvres est ailleurs, dans ce qu’elles doivent provoquer d’émotions, voire de réactions?
Pierre Léauté : La Trilogie du Singe interroge notre rapport à l’autorité et à la soumission (ou l’insoumission) devant l’injustice. De la Bretagne qui continue de lutter pour que vive son identité et son histoire jusqu’au pays tout entier aux prises avec un nationalisme des plus inquiétants. Lire de l’uchronie, c’est résister, plier notre réalité à la force du rêve. C’est aussi s’amuser devant des situations improbables… Mêler des personnages comme Mesrine, Johnny Hallyday et JFK dans la même histoire relève de la folie !
L’éditeur: Pourrais-tu partager quelques références (livres, documents, personnalités, musiques, films, sites ou pages internet, etc.) en lien direct avec l’écriture de ces textes?
Pierre Léauté : Les références sont plus que nombreuses… La BD pour La grande brisure par exemple avec la série Bruce J Hawker, le patrimoine historique (le tombeau de François II de Bretagne dans la cathédrale de Nantes qui met en scène les quatre vertus cardinales, Spielberg pour son traitement pulp dans Raiders of the Lost art, Verneuil pour Un singe en hiver ou le navire Nostermo est une allusion peu subtile au Nostromo de Ridley Scott et de son encombrant passager… Bref, j’aime distiller beaucoup de petites choses dans mes textes !


